Rentrée littéraire 2021

Philippe Jaenada, « Au printemps des monstres » (Mialet-Barrault) : Un coupable bien léger

Philippe Jaenada - Photo PASCAL ITO

Philippe Jaenada, « Au printemps des monstres » (Mialet-Barrault) : Un coupable bien léger

Dans un ample et fascinant ouvrage, Philippe Jaenada revient sur le cas Lucien Léger, condamné pour le meurtre d'un enfant et longtemps plus vieux prisonnier de France. Tirage à 60000 exemplaires.

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Par Olivier Mony,
Créé le 20.07.2021 à 10h00,
Mis à jour le 20.07.2021 à 15h51

Les plus anciens s'en souviennent sans doute tant l'affaire avait profondément secoué notre pays. Le 26 mai 1964, après l'école, en fin d'après-midi, un enfant parisien de onze ans, Luc Taron, quitte précipitamment le domicile familial, non sans avoir dérobé dans le portefeuille de sa mère la modique somme de quinze francs. Le gosse est volontiers fugueur, secret, d'un caractère renfermé et difficile et n'entretient pas avec ses parents des relations très apaisées - autant de raisons pour lesquelles ceux-ci ne s'inquiètent d'abord pas exagérément, même s'ils le cherchent toute de même. Le lendemain matin à l'aube, son corps est retrouvé dans un bois de l'Essonne, bien loin de Paris, mort étouffé (on dira d'abord à tort, étranglé) alors que sa disparition n'a pas encore été signalée au commissariat le plus proche de son modeste appartement familial. L'une des affaires criminelles les plus emblématiques de la France des années 1960 commence.

Bientôt, policiers, journalistes et les malheureux parents sont inondés de messages vengeurs et ignobles de l'assassin présumé qui les signe tous du pseudonyme de l'Étrangleur. Celui-ci sera retrouvé un mois et demi après les faits. C'est un jeune infirmier de 29 ans, inconnu jusqu'alors des services de police, nommé Lucien Léger. S'il avoue rapidement son crime, il lui faudra un an pour revenir sur ces aveux, ne reconnaissant plus que l'écriture des lettres et mettant en cause dans des versions successives une flopée de personnages aussi divers que brumeux, dont l'existence de certains ne pourra même jamais être prouvée. Cette reconnaissance préalable de culpabilité lui sera donc fatale et en 1966, il est condamné à la réclusion à perpétuité. Clamant toujours et sans cesse son innocence, il passera en prison les quarante et un ans suivants, détenant en la matière un triste record. Il ne sera libéré, sans être innocenté, que pour mourir quelques mois plus tard.

Depuis les magnifiques Sulak, La petite femelle et La serpe (Julliard, 2013, 2015 et 2017), Philippe Jaenada, traquant sans répit l'erreur judiciaire, est trop souvent considéré comme l'officiel redresseur de torts, le justicier bienvenu de la littérature française contemporaine. C'est à n'y rien comprendre puisque sa minutie alliée à l'ironie avec laquelle il se met en scène dans ses propres enquêtes le posent au contraire, ou au moins d'abord, comme un écrivain et un de nos plus précieux. Cet Au printemps des monstres creusant jusqu'à l'obsession ce même sillon ne viendra pas nous démentir. Et puisque les hasards de l'histoire et de l'Histoire font fugacement apparaître dans ce livre la figure du père de Patrick Modiano et même celle de son fils, on émettra l'hypothèse que Jaenada dissipe les brumes que son confrère prix Nobel s'ingénie à émettre depuis toujours. Mais la faune que ces deux-là mettent en scène, personnages flous et souvent parisiens, comme égarés dans leur propre nuit, est la même. La culpabilité de Léger tient aussi à cette inconsistance-là.

Philippe Jaenada
Au printemps des monstres
Mialet-Barrault
Tirage: 60 000 ex.
Prix: 23 € ; 752 p.
ISBN: 9782080238184

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