1. Dénicher le texte
Comme pour l'édition d'un texte inédit, il faut choisir le bon texte à publier. Opter pour un texte court, accessible, d'un auteur célèbre, comme Le dernier jour d'un condamné de Victor Hugo, best-seller de « Folio classique » ? Ou des textes historiques confidentiels que l'éditeur est seul à mettre en page, et qui rejoignent une tendance actuelle, jusqu'à entrer au répertoire des « classiques » ?
« Je passe mon temps à refuser des textes à des universitaires qui me proposent tel ou tel auteur à revaloriser », témoigne Blanche Cerquiglini, responsable de la collection « Folio classique ». Pour le roman Gabriel de George Sand, Folio a flairé la modernité du thème - le changement de genre du personnage. Et bingo, un an et demi après sa publication, la Comédie française le met en scène. Les éditions Impressions nouvelles, pour leur collection « Espace Nord », s'écartent de leurs concurrents en proposant des textes rares du patrimoine littéraire belge. « La concurrence directe provient des sites pirates, lesquels partagent les fichiers numériques de nos titres », prévient la responsable éditoriale Maÿlee Dorane.
2. Proposer la meilleure version du texte
Pour se démarquer des textes gratuits en ligne, l'éditeur doit montrer qu'il déniche un texte certifié, et une version réfléchie. Faut-il choisir le manuscrit originel ou la version remodelée par l'auteur à la fin de sa vie ? C'est à cette étape qu'intervient aussi le travail de traduction. Chez Gallmeister, le traducteur est supervisé par un réviseur et se garde d'imposer son propre style, comme Baudelaire a pu le faire avec Edgar Allan Poe. Les frères Karamazov de Fiodor Dostoïevski a, lui, déjà été amputé de 200 pages ! En octobre, Zulma en a justement publié une traduction intégrale par Sophie Benech.
3. Enrichir de notes
La postface, contextualisant l'œuvre, permet au Livre de Poche ou à GF d'être prescrits par les professeurs. Quant à la préface, elle vient actualiser le texte, et lui donner une singularité : « Madame Bovary présenté par tel universitaire ou tel romancier, ça change tout », remarque Blanche Cerquiglini.
collection "Femme Fatale"- Photo ARCO ÉDITIONSPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
4. Un format bien réfléchi
Pour éviter l'inflation du nombre de pages intimidante, « Espace Nord » reporte ses dossiers pédagogiques sur son site internet. Arco supprime tout appareil critique. « Il a fallu convaincre des libraires que nos livres avaient une place sur leurs étagères alors qu'ils ont déjà le texte en poche trois, quatre fois moins cher. Nous, on vise le lecteur qui va aller en librairie 2-3 fois par an, qui veut avoir un bel objet ne lui rappelant pas le bac », explique le fondateur, Abdou Kassab.
Les éditions Gallmeister, fondées en 2005, visent un public encore plus « luxe ». Une police soigneusement pensée pour sa lisibilité (Mrs Eaves XL Serif en corps 11), des marges larges, un encrage doux, du papier bible ivoire, robuste et opaque, sans acide ni pâte de bois, « un toucher lisse et soyeux, faisant de la lecture une expérience sensuelle »... Des cahiers fermement cousus, une couverture semi-souple en toile qui ne ridera pas avec le temps, un étui de protection en carton souple, un signet en tissu, une couleur propre à chaque ouvrage pour le repérer rapidement dans une bibliothèque… Comme une Pléiade, on a envie de la posséder et de l'offrir.
5. Dépoussiérer une couverture vieillotte
Chez Arco éditions, les couvertures signées Matúš Hnát éclatent littéralement le titre, un geste iconoclaste et artistique qui dévie des livres scolaires. « Je mets de moins en moins de tableaux classiques en couverture, j'ai toujours envie de surprendre les lecteurs, au risque de les choquer », rejoint Blanche Cerquiglini, citant la nouvelle édition de La recherche illustrée par l'expressionniste Pierre Alechinsky. Autre exemple de gros coup : rééditer Le comte de Monte-Cristo avec l'affiche du film en exclusivité, de quoi conquérir un public qui ne lit pas de classiques et qui est fan de Pierre Niney.
Maÿlee Dorane, responsable éditoriale chez Impressions nouvelles.- Photo © M. DORANE 2024Pour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
6. Nouveau marketing
Car reste, pour se démarquer, le marketing. Arco éditions affiche sur son compte Instagram des citations dans la populaire mouvance du développement personnel (« Dès l'enfance, combien de fois sommes-nous empêchés de faire ceci ou cela que nous voudrions faire, simplement parce que nous entendons répéter autour de nous : il ne pourra pas le faire… »), avant de révéler qu'elles sont signées par André Gide par exemple. Et chacune de ses collections de trois livres tourne autour d'un mot-clé percutant, aux accents publicitaires : « Triompher » pour Bel ami, Le rouge et le noir et La curée. Pour la deuxième série, le 1er novembre, c'est « Femme Fatale » avec Les liaisons dangereuses, Nana et La vagabonde.
Reste l'argument prix. Sans appareil critique ni dossier pédagogique à financer, Pocket rivalise seulement avec le texte gratuit que l'on trouve sur Internet. Le livre d'occasion ? Pas une concurrence, selon Blanche Cerquiglini : les sommes y sont dérisoires, sur ce marché où un livre de poche se vend 50 centimes. « Et je suis persuadée que l'on garde nos classiques du lycée à vie. » Quant à savoir si l'édition des textes libres de droits s'avère plus payante que l'édition contemporaine… La distinction est ailleurs : entre les auteurs qui se vendent, et les plus confidentiels. « Éditer la littérature classique en Belgique n'est pas et ne sera probablement jamais rentable, à quelques rares exceptions, des grands noms, comme Maeterlinck, conclut Maÿlee Dorane. Notre collection a surtout l'ambition d'être pérenne. » Et de devenir classique ?
À partir de quand un texte tombe-t-il dans le domaine public ? Les cas Saint-Exupéry et Céline
Depuis juillet 1995, une œuvre est protégée jusqu'à 70 ans après la mort de son auteur, sauf s'il est mort pour la France, comme Antoine de Saint-Exupéry en 1944. Pour son Petit prince, c'est même un peu plus complexe : publié en 1943, le livre entrera dans le domaine public le 1er janvier 2033, car il est protégé pour 50 ans (puisque l'auteur est décédé avant le 1er juillet 1995, date à laquelle la période a été étendue à 70 ans), à quoi il faut ajouter les 30 ans d'un auteur mort pour la France, et huit ans et 120 jours (puisque Le petit prince a paru pendant la Seconde Guerre mondiale. Soit une protection de 88 ans.
Si l'œuvre est publiée après le décès de son auteur (comme pour Céline), le législateur a accordé une durée de protection de 25 ans à compter du 1er janvier suivant la date de publication de l'œuvre posthume. En attendant, le monopole est attribué à la personne qui effectue la publication, généralement le propriétaire du manuscrit retrouvé.
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