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Quand l'économie tue le commerce

A la Librairie les cahiers de Colette, à Paris. - OLIVIER DION

Quand l'économie tue le commerce

On pourrait imaginer qu'une forme de soutien soit accordé aux commerces de proximité au nom de la fonction sociale qu'ils remplissent. Car le lien social n'est pas réductible aux relations commerciales mais ces dernières en constituent une des modalités de sa construction.

Le confinement, les débats autour de la réouverture des commerces (et des librairies) et de la concurrence du commerce en ligne auront peut-être eu pour vertu de lever une ambiguïté entre économie et activité commerciale. Par-delà, cela pourrait conduire à redéfinir le statut du commerce physique.

Il ne fait aucun doute que libraires et commerçants sont des agents économiques. Par ce qu'ils vendent à leurs clients, ils génèrent un chiffre d'affaire, font vivre des fournisseurs et des salariés et paient des impôts. Mais, pour des raisons idéologiques, dans nos sociétés, la dimension économique est devenue première et s'est autonomisée du reste de l'existence. Cela a conduit à créer des zones commerciales périphériques dédiées spécifiquement à cette activité. Les parkings imposants permettaient d'accueillir la masse des consommateurs venant des campagnes alentour ou du centre ville. L'augmentation des loyers des boutiques installées au cœur des villes a alimenté ce processus. Il y a une vingtaine d'années, Roger Mossovic, libraire bien connu à Nancy notamment parce qu'il a pris part à la création du « Livre sur la Place », racontait comment la location de l'espace que fut son ancienne Librairie des arts lui rapportait autant que quand il y travaillait.

Le commerce en ligne tel que le décline Amazon est l'aboutissement d'un processus plus ancien d'optimisation du rendement économique de l'activité commerciale. Centralisation des achats et des stocks dans des entrepôts éloignés des centres villes, parcellisation du travail, robotisation, défiscalisation, etc. tout concourt à réduire les charges et maximiser les profits. Les clients reçoivent leurs livraisons, les collectivités qui accueillent les entrepôts se targuent d'une activité économique, les fournisseurs y trouvent leur compte par les ventes que cela assure. Rares sont les éditeurs à renoncer à fournir Amazon.

Darwinisme économique

Mais l'économie aurait-elle tué le commerce ? Par le souci croissant de rendement économique, les commerces se voient concurrencés par les acteurs qui parviennent à imposer un modèle encore plus efficace. Et les vainqueurs d'hier (grandes surfaces) pourraient être les perdants de demain. Ce darwinisme n'est pas seulement un phénomène économique. Les relations commerciales sont aussi des relations sociales. Le mot même de « commerce » a historiquement cette signification de fréquentation de personnes. La digitalisation de l'économie rend possible la séparation de l'échange économique et de la relation sociale là où les deux étaient indissociables avant. Mais les effets sur la société ne sont pas nuls : isolement des individus, disparition des interactions et de la mixité sociale, réduction des individus à leur dimension économique, affaiblissement des significations partagées et des espaces communs, défiance, etc.

Bien sûr le lien social n'est pas réductible aux relations commerciales mais ces dernières en constituent une des modalités de sa construction. A ce titre, elles mériteraient de ne pas être réduites aux enjeux économiques conçus à travers le seul jeu de la concurrence. Et le magasin mérite son éloge. Le même livre acquis en librairie et sur Amazon a peut-être le même prix nominal mais il n'a pas la même valeur. Dans un cas, il a donné lieu à interaction minimale avec un(e) libraire (lui-même membre d'une équipe) voire avec d'autres clients et, par extension, avec les autres citoyens qui entourent la librairie. Dans l'autre, le livre est parvenu à son client sans aucune interaction (de l'écran de son ordinateur à la boîte aux lettres ou aux machines pour le retrait des colis). Les deux modalités ne sont pas incompatibles et nombreux sont les clients des librairies à les combiner. L’enquête Pratiques culturelles des Français 2008 (à défaut de disposer des données de celles de 2018), donnait à voir que la part de la population ayant déjà acheté des livres sur Internet était plus élevée chez les cadres et professions intellectuelles supérieures ainsi que chez les plus diplômés (24% et 33% contre 10% en moyenne). Cela tient à la demande d'autonomie croissante dans notre société et aux contraintes temporelles de ces catégories.

Pour autant, s'il faut sensibiliser les clients aux conséquences sociologiques de leurs choix économiques, on pourrait imaginer une régulation de la situation de la part des pouvoirs publics. Il s'agirait bien sûr de faire en sorte que la totalité du chiffre d'affaire fasse l'objet d'une fiscalité juste et que l'argent public (y compris local) ne favorise pas les investissements de ces géants de la digitalisation. A l'inverse, on pourrait également imaginer qu'une forme de soutien soit accordé aux commerces de proximité au nom de la fonction sociale qu'ils remplissent. Après tout, il existe bien pour l'agriculture des aides au nom de critères environnementaux. Pourquoi, au nom de la nécessité de faire société, certains commerces (dont les librairies) ne pourraient-ils pas bénéficier de soutiens économiques ?

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