La photo n°35. Né en 1992 au Creusot, le jeune Robin Josserand est aujourd'hui bibliothécaire à Paris, également musicien et critique littéraire à La Règle du jeu. Après deux romans autofictionnels, il pousse encore plus loin sa démarche avec Après Mireille.
En mars 2023, le narrateur se rend en Allemagne, à Fürstenberg, non loin de l'ancien camp de concentration de Ravensbrück, où furent déportées, internées et, pour certaines, éliminées, durant la Seconde Guerre mondiale, plus de 130 000 personnes, en grande majorité des femmes, juives mais aussi opposantes politiques ou résistantes. Parmi celles-ci, Mireille Mallet, son arrière-grand-mère maternelle. Elle et son mari Gaston étaient engagés dans les Forces françaises combattantes sous l'autorité du général de Gaulle, et agents, au sein du réseau Carmel, du gouvernement britannique. Il était capitaine, elle sous-lieutenant. Ils ont été trahis, arrêtés et déportés en 1944. Mais ils en ont réchappé. Gaston, très diminué, est mort en juillet 1945 dans un sanatorium. Mireille a vécu jusqu'en 1989. Chevalier, puis officier de la Légion d'honneur, elle a témoigné de son martyre dans un livre, Sous le signe du triangle (paru à compte d'auteur en 1946), que Robin avait lu adolescent. Elle a ensuite publié un autre récit autobiographique, Le pain blanc, en 1967. Après avoir exprimé sa fierté d'être « arrière-petit-fils de résistants », et « le deuxième écrivain de [sa] famille », Josserand va se lancer dans une longue, complexe et douloureuse enquête sur Mireille, une femme d'exception mais aussi le grand secret de la famille.
Après son retour, meurtrie, inguérissable, cette institutrice de La Loyère (Saône-et-Loire), qui s'est remariée à une brute alcoolique en 1950, va se murer dans une solitude hautaine, méprisante, vivant dans son école, ne voyant personne. Surtout, mère -exécrable, elle s'est débarrassée de ses deux fils (Jacques, l'aîné, en apprentissage, Jean-Claude, le grand-père de Robin, placé puis interne à l'École Normale) et ne s'est jamais vraiment intéressée à ses petits-enfants.
Après Mireille devient presque « le livre de Jean-Claude », le jeune écrivain parvenant, non sans ténacité, à se faire communiquer les archives familiales - notamment des photographies modestes, dont cette n°35, reproduite en frontispice, de Mireille seule dans sa classe - et à faire raconter à son grand-père le calvaire de sa jeunesse. Revivre un tel cauchemar, à 86 ans, ne saurait être anodin. Car, si Mireille n'a jamais oublié ni pardonné ce qui lui est arrivé, elle l'a fait payer aux autres, à la terre entière. À son retour de Ravensbrück, elle était devenue « un fauve [...], une bête sauvage, blessée », selon son fils. Au fil de l'enquête minutieuse de Robin -Josserand, qui reconstitue, retrouve témoins et documents, l'image de la résistante héroïque en sort singulièrement écornée, même si cela n'enlève rien à sa conduite exemplaire durant la guerre, ni à son courage en déportation.
Cela n'a pas dû être un livre facile à écrire, mais Robin Josserand peut en être fier. Il fait revivre une femme hors du commun, dans toute sa complexité, un destin fracassé par la guerre. Pour ce faire, il utilise avec maîtrise et pudeur ses archives de famille, matière inépuisable pour les écrivains.
Après Mireille
Mercure de France
Tirage: 4 000 ex.
Prix: 18 € ; 160 p.
ISBN: 9782715268579
