Hanté par la mémoire de son oncle Wilson, un poète assassiné par le régime, Tiléon (Étienne Léon d’Azor), est formé au centre d’art de Port-au-Prince. Il vit dans le souvenir de la destruction des objets sacrés vaudous sous la présidence d’Élie Lescot dans les années 1940. Mathilde Louissaint est, elle, issue de la bourgeoisie haïtienne et cherche à s'émanciper des conventions de sa caste pour explorer les racines populaires et sacrées de son île. Ensemble, ils fondent un atelier dans les mornes de Kenscoff, ces montagnes qui entourent Port-au-Prince, avec l'ambition de rompre avec le « conformisme naïf » et l'art folklorique destiné au marché touristique occidental.
Saint-Soleil, premier roman de Luce Perez-Tejedor, propose une exploration romanesque de l'émergence du mouvement artistique éponyme en Haïti durant les années 1970. À travers une narration qui entremêle des figures historiques et des trajectoires fictives, l'autrice retrace la genèse d'une esthétique communautaire tout en dressant un réquisitoire contre la dictature de Jean-Claude Duvalier (1971-1986).
Le cœur du mouvement Saint-Soleil repose sur la « rotation artistique », une méthode expérimentale fusionnant la peinture, le chant et le rythme du tambour pour laisser jaillir une expression spontanée. Luce Perez-Tejedor montre comment des membres de la communauté, tels Aurélus, un maçon marqué par son passage à la prison de Fort-Dimanche, ou Thélène, la cuisinière du foyer, s’approprient ces outils pour créer un art qui se veut une « offrande au loa », ces esprits de la religion vaudou.
Pour ces artistes, la création n'est pas une simple activité esthétique, mais un acte de résistance où « l’expérience est possible partout, parce que l’homme est créateur ». Le sacré est omniprésent à travers les rituels vaudous, les invocations aux loas et la peinture de vèvès. Le mouvement Saint-Soleil tente de réintégrer ces éléments dans une modernité noire qui refuse le regard paternaliste de l'Occident.
André Malraux en Haïti
En décembre 1975, André Malraux, gravement malade, visite Haïti. L’écrivain est fasciné par la puissance picturale de la communauté de Saint-Soleil. Le roman dépeint son choc face à des œuvres qui ne représentent rien de la vie quotidienne mais tout du sacré, un art dont il ne décèle ni la source ni l’audience. Malraux voit dans ces peintures une « étrangeté miraculeuse » et compare les artistes paysans de Kenscoff aux successeurs de Michel-Ange ou Goya.
Sa visite, consacrant le mouvement sur la scène internationale, marque le début d'une curiosité prédatrice de la part des marchands d'art. Gallimard ayant refusé d'ajouter un chapitre à son ouvrage L'intemporel, un pamphlet critique est finalement publié, rendant les peintres de Saint-Soleil célèbres « pour le meilleur et pour le pire ».
La vampirisation de la nation
Le cadre politique de Saint-Soleil est celui de la dictature de Jean-Claude « Bébé Doc » Duvalier, dont le régime est décrit à travers la violence des tontons macoutes et la terreur imposée à la population. Saint-Soleil intègre une critique sociale acerbe en abordant le scandale de la firme Hemo-Caribbean. Ce commerce de sang orchestré par le ministre Cambronne consistait à prélever le plasma des citoyens les plus démunis pour le revendre à des laboratoires américains.
Le personnage de Luckner, factotum de la communauté, incarne ce calvaire. Devenu donneur après un coma, il finit par tenter de fuir le pays en mer. Sa dérive de 22 jours dans l’Atlantique en tant que boat person, marquée par la faim et la mort de ses compagnons, symbolise le sacrifice d'une jeunesse haïtienne sans issue politique.
La dissolution de l'utopie
Ce roman sur la mémoire, le deuil et la persistance de la lumière au cœur des ténèbres haïtiennes s'achève pourtant par une déliquescence. L'utopie de Saint-Soleil, qui se voulait à l'abri des « prédateurs de l'art », finit par être rattrapée par la marchandisation. La trahison vient de l'intérieur lorsque Tiléon, dans un moment de vulnérabilité, vend une toile de Thélène à une amante américaine.
Cette brèche permet à des spéculateurs de s'immiscer dans la communauté et de corrompre la pureté de la démarche initiale. Constatant que le « grand rêve » est désormais capturé par les intérêts financiers des galeries internationales, Mathilde choisit l'exil, laissant derrière elle une communauté fragmentée.
Luce Perez-Tejedor adopte un style attentif à la topographie et à la flore haïtienne. Le paysage n'est pas un simple décor exotique, mais une « vieille terre héroïque » marquée par l'érosion et l'histoire coloniale. L'autrice décrit avec précision l'utilisation de pigments naturels tirés de l'argile, des plantes et même du sang de volaille, soulignant le lien organique entre l'art et la terre.
Chronique mélancolique d'une tentative de libération par la création, Saint-Soleil réussit à rendre compte de la force de vie d'un peuple asservi tout en soulignant la fragilité des espaces de liberté face à l'oppression politique et au cynisme économique.
