Avant-critique Roman noir

Sebastian Barry, "Au bon vieux temps de Dieu" (Joëlle Losfeld Éditions)

Sebastian Barry - Photo © F. Mantovani/Gallimard

Sebastian Barry, "Au bon vieux temps de Dieu" (Joëlle Losfeld Éditions)

À partir d'un cold case impliquant des prêtres pédophiles, Sebastian Barry tisse un psychodrame chimérique aux harmonies aigres-douces.

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Par Jean-Luc Manet
Créé le 06.09.2023 à 09h00

Tempus edax rerum. Avec sa vue ouverte sur Dalkey Island, la baie est magnifique et ses coteaux verts comme le trèfle irlandais de la Saint- Patrick. Luxuriant et animé par des vents cordiaux, idéalement positionné sur un littoral oxygéné en périphérie de Dublin, l'horizon de Tom Kettle s'avère pourtant aride et solitaire. Sans son épouse June, sans ses enfants Winnie et Joseph, tous envolés à jamais, l'inspecteur de police retraité se replie dans l'ombre et l'inactivité, entre ses murs de granit et son cœur d'argile. À la demande d'anciens collègues, il lui faut néanmoins remettre les mains dans le moteur grippé du passé et remuer le cambouis de ses rouages intimes. Kettle n'y tient pas trop, mais les fantômes se font insistants, comme si c'était dans leurs gènes de leprechauns de devoir méthodiquement perturber la quiétude des vieux manoirs celtiques.

Hélas, ce ne sont pas les folkloriques légendes locales qui ressurgissent au présent mais plutôt les démons récurrents des clochers dominants. Pour un retour à la vie, active et sociale, on a connu mieux. D'autant qu'autour de son thème fétiche des secrets de famille, Sebastian Barry pourrait bien affubler Tom d'un triple costume d'enquêteur, de victime et de coupable. Oui, il était dans les parages lorsque le père Mathews a été retrouvé massacré. Oui, ses amers souvenirs d'orphelinat, attisés par ceux tout aussi douloureux de June, ne plaident pas en faveur de son innocence.

Entre deux nuages, les cicatrices se dévoilent. Mais pas de doute, Tom n'est pas coupable. Jusqu'à quel point ? Peut-on avoir été soldat puis flic, bras armé et redresseur de torts, et se déclarer innocent ? Rien n'est simple et ce n'est pas une écriture elliptique qui éclaircit le degré d'implication de Tom.

Avec cette façon très personnelle d'habiller les silences par de longues digressions poignantes, flash-back ou bulles de méditation, sans cesse en équilibre entre le rêve et la quête de rédemption, Sebastian Barry écrit comme un poète au lyrisme mesuré, sombre et vaporeux à la fois, brossant en rafales clémentes un genre de tragédie aussi grecque que gaélique. L'auteur de Du côté de Canaan ou Des jours sans fin (également parus aux éditions Joëlle Losfeld, coutumières de ces brumes irlandaises, voire galloises pour le méconnu Vers la baie de Cynan Jones) n'en finit pas de tisser des phrases sur lesquelles s'imprime un savant dosage d'évidences crues et de pastels éthérés. Grosso modo, la trame est rêche mais les broderies sont délicates. Même la plus profonde noirceur garde le petit doigt levé au-dessus de l'anse de la tasse de thé, avec une distinction toute britannique dans le choix et le maintien des mots, parfaitement retranscrite par une traduction pointilleuse de Laëtitia Devaux.

Sûr que le livre ne fera pas un carton au Vatican, mais il serait juste qu'il rencontre une large audience ailleurs. Et puis, merci à toi June, serveuse dans un Wimpy, pour la résurgence intacte de cette madeleine oubliée. Un Wimpy ! Jamais un hamburger d'aujourd'hui ou de demain n'aura sous nos papilles les réminiscences briochées d'un Wimpy du siècle précédent, ce compagnon inavouable mais indissociable de nos premiers pas outre-Manche.

Sebastian Barry
Au bon vieux temps de Dieu
Joëlle Losfeld
Tirage: 5 000 ex.
Prix: 22 € ; 256 p.
ISBN: 9782073022424

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