Étranger

Slovaquie, une "belle inconnue" à Livre Paris

Bratislava. - Photo MARC RYCKAERT/CC BY 3.0

Slovaquie, une "belle inconnue" à Livre Paris

Depuis toujours dans l'ombre du voisin tchèque, le marché du livre slovaque sera sous les projecteurs du 15 au 18 mars à l'occasion de Livre Paris, où la capitale Bratislava est à l'honneur. Un premier pas vers une reconnaissance mondiale pour ce jeune pays à l'histoire tumultueuse. _ par Marine Durand

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Par Marine Durand,
Créé le 08.03.2019 à 00h00,
Mis à jour le 08.03.2019 à 00h00

Qui est capable, aujourd'hui, de citer un auteur slovaque ? » Parmi la délégation de journalistes français invités fin janvier à Bratislava, dont Livres Hebdo faisait partie, pas une main ne se lève. Miroslava Vallová, la directrice du Centre d'information littéraire (CIL) de Slovaquie - l'équivalent de notre Centre national du livre - vient de résumer la position de la littérature slovaque sur la scène internationale. « Nous avons peu de grands écrivains qui nous ont permis de bénéficier d'une réelle image littéraire. Pourtant, la plupart de nos best-sellers sont signés par des auteurs slovaques. » La situation tient beaucoup à la proximité écrasante de la République tchèque, contrée de Milan Kundera et de Václav Havel, et à l'histoire récente du pays. « Nous sommes un petit Etat post-soviétique, avec une économie vieille de vingt-cinq ans », rappelle Juraj Heger, directeur de Slovart, la deuxième maison d'édition du pays, et président de l'Association des éditeurs et libraires slovaques.

La librairie Martinus à Bratislava. - Photo MARINE DURAND/LH

Un lourd héritage politique

Après la « révolution de velours » et l'effondrement du bloc communiste, la Tchécoslovaquie se dissout pour donner naissance à la République tchèque et à la Slovaquie, le 1er janvier 1993. Le divorce, à l'amiable, ne procède pas à un équitable partage des biens. Moins peuplée (5 millions d'habitants contre 10 millions), la Slovaquie est aussi historiquement plus pauvre que la « Bohême-Moravie », qui attire les investisseurs étrangers. Culturellement, la domination tchèque est encore visible : près de 10 % des livres vendus en Slovaquie sont écrits en tchèque, une langue que lisent tous les Slovaques, alors que la réciproque n'est pas vraie. Miroslava Vallová, et la délégation de 25 auteurs slovaques traduits en français qui l'accompagnent, voit dans l'invitation de Bratislava à Livre Paris, du 15 au 18 mars, l'occasion de lever le voile sur la « belle inconnue » qu'est la littérature slovaque. La directrice du CIL œuvre d'ailleurs depuis cinq ans à cette mise en valeur. « La France est la porte d'entrée de notre petit marché de 110 millions d'euros vers l'international. »

Une chaîne du livre dynamique

Face à un bassin relativement -réduit de lecteurs, dont il faut encore retrancher la minorité hongroise (10 % de la population lit en hongrois), le paysage éditorial slovaque fait preuve d'un étonnant dynamisme. 1 600 maisons d'édition ont publié au moins un ouvrage en 2017. Le chiffre recouvre aussi bien les microstructures que la vingtaine de « gros éditeurs » publiant autour de 100 titres par an. Les lecteurs achètent principalement en librairie physique, dans ce territoire encore trop petit pour intéresser Amazon. En l'absence de prix unique du livre, les 150 librairies indépendantes du territoire ne représentent que 25 % des ventes. Mais « les éditeurs recommandent un prix que nous essayons de respecter », éclaire Michal Meško, cofondateur de Martinus. La deuxième chaîne de librairies du pays se partage avec le leader, Panta Rhei, la moitié du marché. 

Bien que timide à l'international, la production slovaque remporte un franc succès à l'intérieur des frontières. Made-moiselle Mengele de la journaliste Veronika Homolová Tóthová, sur une survivante des camps nazis, fait partie des long-sellers depuis sa parution en 2016. Pavel Vilikovský, dont trois romans paraissent en français pour Livre Paris, est considéré comme l'une des voix majeures de la littérature moderne, tandis que Michal Hvorecký, journaliste et traducteur, est l'un des rares écrivains à bénéficier d'un rayonnement à l'étranger. Les romans slovaques sont soutenus, depuis 2006, par le prestigieux prix Anasoft Litera, doté de 10 000 euros. « Les 10 livres présélectionnés voient leurs ventes augmenter de 30 % », décrit Simona Fochlerová, son administratrice, tout en reconnaissant qu'« un livre avec de vraies qualités littéraires peut être difficile à trouver », dans une nation qui s'est longtemps concentrée sur son histoire, avant de s'ouvrir à un style plus introspectif après la « révolution de velours ». 

Le défi d'être auteur en Slovaquie

Cependant, même pour les « stars » du livre slovaque, gagner sa vie en tant qu'auteur constitue un défi. « Quasiment tous les auteurs ont un travail à côté », déplore Lucia Miklasová de l'association LITA, un organisme de gestion collective des droits d'auteur qui fait aussi office d'agence d'auteurs. Le ministère de la Culture dispose bien d'un fonds, doté de 20 millions d'euros, mais il s'adresse à l'ensemble des arts. Pour l'exportation, en revanche, le CIL s'est doté du fonds Slolia, et accorde des subventions aux éditeurs étrangers pour la traduction. « Je sens chez les Français encore certains préjugés », note l'infatigable Miroslava Vallová. « J'espère que le salon créera des liens durables entre éditeurs de chaque pays. »

Le marché slovaque

110 millions d'euros de CA livre

1 600 maisons d'édition

6 000 livres publiés par an, dont environ 30 % de traductions

78 titres traduits du français en 2018

Albert Marenčin, directeur des éditions Marenčin

Albert Marencin - Photo MARINE DURAND/LH

Un large spectre. S'il a lancé sa maison, en 1993, avec des livres sur l'histoire de Bratislava, Albert Marenčin a depuis largement ouvert son catalogue. Les éditions Marenčin, généralistes, explorent aussi bien le roman féminin (20 titres par an environ), que le journalisme d'investigation. L'enquête de Gustáv Murín sur le patron de la mafia slovaque, Mikuláš Cernák, et sur ses liens avec le gouvernement, parue en 2016, dépasse désormais les 75 000 exemplaires vendus. Albert Marenčin est aussi l'éditeur de Michal Hvorecký, étoile montante de la scène littéraire locale. Son dernier roman, Trol, sur les « trolls » d'Internet, s'est bien vendu en Allemagne, et son prochain projet pourrait intéresser la France, puisqu'il se penche sur le destin du général franco-tchèque Stefánik, qui eut le souhait fou de déménager la population slovaque à Tahiti.

Juraj Heger, directeur des éditions Slovart

Juraj Heger - Photo MARINE DURAND/LH

Du polar au "Petit Nicolas". Juraj Heger fait partie des poids lourds de l'édition slovaque. Slovart, qu'il a fondée en Slovaquie en 1991, avant de créer la branche tchèque trois ans plus tard, est la deuxième maison d'édition du pays avec un chiffre d'affaires de 6,5 millions d'euros, derrière Ikar. Celui qui édite Philippe Claudel, Marie Darrieussecq ou Fred Vargas a fait de la littérature le cœur de son catalogue, avant de se diversifier dans l'illustré, les beaux livres et la jeunesse. « Le Petit Nicolas est devenu un classique chez nous », affirme-t-il. Il compte parmi ses grands auteurs le « roi du polar slovaque », Dominik Dán. A la tête de l'Association des éditeurs et libraires slovaques, il a une vue d'ensemble sur le marché. « Nous sommes un petit pays, et peu de gens traduisent le slovaque. Il faut que nos textes soient davantage traduits en anglais, pour toucher le reste de l'édition mondiale. »

Michal Meško, directeur des librairies Martinus

Michal Mesko - Photo MARINE DURAND/LH

Les auteurs en avant. A l'origine petite librairie indépendante de la ville de Martin, au centre de la Slovaquie, Martinus a essaimé sur le territoire, jusqu'à devenir le deuxième réseau du pays. On compte 11 enseignes Martinus en Slovaquie dont deux à Bratislava, et trois projets d'ouverture en cours. Michal Meško, arrivé dans l'aventure au début des années 2000, met l'accent sur la dimension chaleureuse de ses librairies, qui comprennent toutes un espace café, et sur les rencontres d'auteurs. « En un mois, nous avons 20 dédicaces programmées dans l'auditorium de la librairie du centre de Bratislava. Pour Jo Nesbø, par exemple, les 600 places sont parties en cinq minutes. » Sous sa houlette, et grâce à son passé de développeur, Martinus.sk est devenue la première librairie en ligne, devant la chaîne Panta Rhei, première en ventes physiques. « Nous sommes deux compétiteurs complémentaires », résume Michal Meško.

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