Spécial Francfort

Spécial Francfort : Anagrama, francophile exigeante

Jorge Herralde à son bureau. - Photo DR/ANAGRAMA

Spécial Francfort : Anagrama, francophile exigeante

Fondée il y a tout juste 50 ans à Barcelone, Anagrama a contribué à ouvrir les esprits de l'Espagne post-franquiste grâce à la littérature étrangère défendue par son fondateur, l'éditeur Jorge Herralde, francophile invétéré et témoin d'une époque. _ par

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Par Isabel Contreras,
Créé le 11.10.2019 à 00h00,
Mis à jour le 10.10.2019 à 20h17

Richard Ford, Alessandro Baricco, Jonathan Coe, Emmanuel Carrère, Yasmina Reza, Maylis de Kerangal, Delphine de Vigan... Du beau monde était présent, jeudi 26 septembre, au 50e anniversaire de la maison d'édition espagnole Anagrama. Dans les salons d'un hôtel chic de Barcelone, une décoration aux couleurs vanillées rend l'ambiance chaleureuse et rappelle surtout les couvertures des livres publiés par cet éditeur, versé dans la littérature étrangère.

Christian Bourgois et Jorge Herralde à Francfort en 1977. - Photo DR/ANAGRAMA

Alors que Richard Ford se faufile entre Eduardo Mendoza et David Trueba, une file d'attente se forme devant la baie vitrée qui surplombe le jardin. Les invités s'agglutinent autour du charismatique Jorge Herralde, 84 ans, fondateur de la maison d'édition. Assis, fatigué de sa journée et légèrement enrhumé, il lève la tête vers ces personnalités, venues célébrer son parcours unique dans l'histoire de l'édition espagnole.

Anti-franquiste

Catalan de la haute bourgeoisie barcelonaise, Jorge Herralde a fondé Anagrama en 1969 avec des essais politiques marqués à gauche. « Nous nous inscrivions dans une gauche radicale hétérodoxe non-staliniste, incarnée par Che Guevara, Mao ou Bakounine », précise-t-il, la voix cassée, à son bureau, au lendemain de la fête d'anniversaire. Il crée sa maison d'édition à la même période que Tusquets et quelques années après Lumen, deux éditeurs catalans tout aussi réputés. Il fréquente la Gauche divine, un groupe d'intellectuels progressistes et anti-franquistes qui réunissait des écrivains comme Mario Vargas Llosa ou Gabriel Garcia Marquez mais aussi des architectes comme Ricardo Bofill, des cinéastes et des photographes. « J'étais déjà un bon francophile », indique-t-il. « J'avais étudié le français à l'école et, durant ma jeunesse, je visitais Paris dès que je pouvais. Je lisais Sartre sans modération et m'étais abonné à la revue de Maurice Nadeau ainsi qu'à Bibliographie de la France, ancêtre de Livres Hebdo ! », s'exclame-t-il en accompagnant son commentaire d'un clin d'œil.

Jorge Herralde et Teresa Cremisi en 2016 à l'Institut français de Barcelone. - Photo DR/ANAGRAMA

Durant ces premières années d'éditeur, Jorge Herralde se confronte à la censure franquiste, peu disposée à autoriser des ouvrages consacrés à la révolution cubaine, à la révolution culturelle chinoise ou à Mai 1968. Les lecteurs de la dictature « déconseillent », entre 1968 et 1974, la parution d'une cinquantaine de titres proposés par Anagrama dont Humanisme et terreur de Maurice Merleau-Ponty ou La révolte étudiante d'Hervé Bourges. Loin d'être découragé, l'éditeur s'oriente vers le structuralisme et contourne la censure avec Michel Foucault, Gilles Deleuze ou Claude Lévy-Strauss mais aussi Guy Débord, des auteurs qui avaient déjà été publiés en Amérique Latine.

Au début des années 1980, le public se désintéresse brutalement de la politique. L'effervescence culturelle insufflée par la démocratie, la movida à Madrid, portent les lancements des ouvrages de Charles Bukowski ou William Burroughs. Le nouveau journalisme, incarné par Tom Wolfe et Hunter S.Thompson, trouve aussi sa place dans le catalogue de l'éditeur catalan.

Cependant, la maison d'édition peine à surmonter les difficultés financières, très importantes en raison de la chute des ventes dans le rayon des essais. Jorge Herralde revient alors « à son premier amour, la littérature ». Pour s'en sortir, l'éditeur déniche des écrivains étrangers, inconnus en Espagne, à coups de modestes à-valoir. Il demande à ses amis, des personnalités de l'époque comme Carlos Barral, Esther Tusquets ou Juan Goytisolo, d'écrire des préfaces afin de populariser ses auteurs. Le succès arrive en 1981 avec trois best-sellers, les deux premiers volumes de la série de Tom Ripley de Patricia Hisghsmith et La conjuration des imbéciles de John Kennedy Toole. Jorge Herralde partage l'admiration pour ce dernier titre avec son ami Christian Bourgois, qui le remet en avant avec succès en 1992 chez « 10/18 ». Les deux éditeurs ainsi que la « reine de l'édition » italienne Inge Feltrinelli, l'allemand Klaus Wagenbach et le Britannique John Calder lancent en 1975 un prix international à la Foire internationale du livre de Francfort qui ne survivra que deux éditions mais qui cristallisera leur entente commune.

Dream team

Jorge Herralde marque sa présence en Amérique Latine, en Argentine mais aussi à Guadalajara, où se tient la fameuse foire internationale. Il se rapproche aussi des Américains comme des Britanniques, créant celle qu'il surnomme la dream team, une équipe d'écrivains formée par Ian McEwan, Julian Barnes et Martin Amis. Après chaque foire de Francfort, il s'arrête trois jours à Paris en compagnie de son infatigable compagne, Lali Guvern. Il avait pour habitude de rendre visite à Jérôme Lindon, « armateur d'un catalogue », et François Maspero, toujours absents à la foire de la ville allemande. Le fondateur de Minuit fut le premier éditeur qui s'intéressa au jeune Herralde, débarqué en 1969 dans son bureau avec une lettre de recommandation. Fan inconditionnel du Nouveau roman, l'éditeur espagnol publie Alain Robbe-Grillet. Dans les années 1980, il mise sur d'autres auteurs Minuit qui lui sont chers, Jean-Philippe Toussaint et Jean Echenoz. Ni l'un ni l'autre ne parviennent à séduire les lecteurs espagnols. L'éditeur catalan finit par « abandonner » Jean-Philippe Toussaint mais retient Jean Echenoz dont les premières ventes importantes ne surviennent que... dix ans plus tard. Même cas de figure pour Patrick Modiano, également présent dans le catalogue d'Anagrama.

Le parcours de Jorge Herralde et d'Anagrama, filiale de l'éditeur italien Feltrinelli depuis 2010, a fait l'objet de plusieurs livres, bourrés d'anecdotes et signés par le fondateur. On y découvre des rencontres atypiques comme des séparations douloureuses, tel le départ de Javier Marias, actuellement publié chez Alfaguara. On vagabonde dans le Paris de l'éditeur catalan à l'époque où il ne ratait pas une seule édition du salon du livre de Paris. Dans les allées de la Porte de Versailles, il rend compte, facétieux, d'un rapprochement entre Ivan Nabokov et Christian Bourgois, fâchés depuis que le premier a récupéré Salman Rushdie. Il salue Olivier Rolin ou Pierre Michon, deux auteurs Anagrama, alors qu'il négocie avec Martine Heissat, au Seuil, une visite de Pierre Bourdieu à Barcelone. Il félicite Irène Lindon pour son travail depuis le décès de son père... Autant de moments qui retracent une époque mais surtout une histoire, celle des complicités créées par cet éditeur international. La Bibliothèque nationale d'Espagne et la Bibliothèque de Catalunya se disputent actuellement la conservation des archives d'Anagrama - des lettres, photographies et documents. Jorge Herralde se laisse courtiser par les deux institutions. Celle qui l'emportera devra assurer la visibilité des documents, afin d'en garder la mémoire vivante. 

Anagrama vue par Mario Vargas Llosa

Mario Vargas Llosa. - Photo DR/ARCHIVES LIVRES HEBDO

« Au début des années 1970, j'ai participé à la création du prix Anagrama de l'essai. Alors que l'Espagne subissait encore la censure de la dictature, nous avons lancé une récompense qui avait pour ambition d'outrepasser les frontières du pays.

Ce prix a été très stimulant pour des essayistes mais aussi pour des auteurs de fiction qui réalisaient des essais sur la pensée... Une pépinière composée de nombreux écrivains qui sont, par la suite, devenus très importants.

Nous refusions les essais universitaires pour favoriser les littéraires qui se rapprochaient du journalisme. Ce genre n'existait pas encore en Espagne, voilà pourquoi cette distinction a ouvert les portes du panorama éditorial à des écrivains qui jusqu'ici n'avait pas trouvé leur place.

Je garde un très bon souvenir de cette époque. Plusieurs maisons d'édition venaient d'être créées. Anagrama a joué un rôle très important dans l'ouverture culturelle de l'Espagne. De Barcelone, on pouvait sentir le début de la fin de la dictature, l'arrivée de la démocratie, une démocratie dans laquelle le rôle de la culture serait essentiel. »

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