Spleen postmoderne | Livres Hebdo

Lire le monde

Patrick Bazin

Patrick Bazin est un ancien conservateur général des bibliothèques. D’abord en poste à l’Ecole des Mines de Paris, alors paradis de l’innovation, il a ensuite été directeur de la Bibliothèque municipa le de Lyon et, enfin, directeur de la Bpi (Centre Pompidou). Il s’est toujours intéressé à l’impact des technologies de l’information, puis du numérique, sur la connaissance et la société. Il s’est efforcé de comprendre la mutation de l’ordre multiséculaire du livre en un écosystème cognitif qui rend de plus en plus lisible le monde lui-même et implique que les bibliothèques deviennent des systèmes ouverts, dynamiques et véritablement démocratiques. Il a essayé de tirer les conséquences de cette mutation dans son métier de bibliothécaire. Mobilisé avant tout par son activité professionnelle, il n’a publié que quelques articles, dont Toward metareading (in actes du colloque The Futur of the book, 1994, California university press et version française in Bulletin des Bibliothèques de France, 1996), Le Futur du bibliothécaire (in Tous les savoirs du monde, BnF/Flammarion, 1996), La Mémoire reconfigurée (in Cahiers de médiologie, 2001), Vers un monde lisible (in Revue des deux mondes, 2010). lire la suite

Il y a 6 mois 1 semaine Blog

Spleen postmoderne

Michel Houellebecq - OLIVIER DION

De Houellebecq à Notre-Dame. Le romantisme du poète maudit est daté et en plus il repose sur un malentendu.

Considérer Houellebecq – ce qui est mon cas - comme le plus grand écrivain français de sa génération n’empêche pas de jeter un regard ironique sur son intronisation en grande pompe dans l’ordre de la Légion d’honneur.
 
Il ne s’agit pas d’en faire grief à Houellebecq lui-même, dont le cynisme et le conservatisme de l’œuvre sont en accord avec le principe d’un tel cérémonial. Mais, plutôt à un air du temps qui voit bien des plumes et des paroles plus ou moins dissonantes se ranger finalement derrière les palissades de la respectabilité. 
 
Que Jean d’Ormesson n’ait pas brigué ou accepté les honneurs, on s’en serait offusqué comme d’une faute de goût ou même une faute morale. Mais, il est d’autres artistes qui tirent leur génie de l’exploration des confins et se retrouvent ainsi inévitablement à part. Ceux-ci nous déçoivent forcément – nous qui sommes encore de la génération des modernes - quand ils rejoignent d’eux-mêmes la troupe des médaillés.
 
Il est vrai que le romantisme du poète maudit est daté et qu’en plus il reposait sur un malentendu. Des Médicis à la Fondation Vuitton en passant par l’Etat démocratique, l’art a toujours dépendu, reconnaissons-le, d’un establishment sans l’aide et même sans l’impulsion duquel aucune œuvre digne de ce nom n’aurait vu le jour. Mais, une tension demeurait dans la répartition des rôles qui, même illusoire, donnait à la création son aura de danger et nous permettait de nous y refléter avec effroi et bonheur. 

Effet sédatif des salons
 
Une autre partition semble aujourd’hui se jouer, de l’ordre du désenchantement et même du sauve-qui-peut. L’illusion artistique, genre paradoxe du comédien, ne fonctionnant plus, c’est comme s’il s’agissait de s’assurer une position sécure. Prendre de vitesse les effets d’une concurrence généralisée, rejoindre la communauté.
 
Une médaille ne va pas empêcher Houellebecq de continuer à écrire ses romans d’extra-lucide pas plus que l’Académie Goncourt ne va brider Virginie Despentes. Méfions-nous cependant de l’effet sédatif des salons.
 
C’est un peu ce mouvement de rétraction que Nancy Huston décrit à propos de l’incendie de Notre-Dame de Paris dans sa tribune du Monde*, tendre, incisive et pleine d’humour. Elle a pleuré Notre-Dame comme on le fait d’une « vieille grand-mère » blessée et comme nous tous l’avons fait. Mais, elle reste perplexe devant l’unanimisme « fétichiste » d’après la catastrophe et cette façon de se serrer les coudes sur fond d’identité culturelle.
 
La radicalité a rarement fait une bonne politique. Peut-être la postmodernité n’a-t-elle pas d’autre solution pour en dépasser la violence qu’un conformisme assumé dont les hochets font partie. Il n’en reste pas moins que cette radicalité peut continuer à irradier les esprits quand elle émane d’individualités libres et singulières. Elle nous évite alors de tomber dans une autosatisfaction moisie et bouge nos neurones. En tout cas, sans elle la culture du livre qui nous a façonnés n’aurait pas été ce qu’elle fut.
 

 
  • (1) *Le Monde daté du 21-23 avril 2019
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