Sylvie Vassallo et Franck Bondoux

Sylvie Vassallo et Franck Bondoux : On peut nous traiter d'utopistes

Franck Bondoux et Sylvie Vassallo. - Photo OLIVIER DION

Sylvie Vassallo et Franck Bondoux : On peut nous traiter d'utopistes

Leurs stratégies et leurs orientations sont différentes, tout comme leur communication, et la crise sanitaire l'a bien mis en relief. Mais s'il est un point sur lequel Sylvie Vassallo, directrice du Salon du livre et de la presse jeunesse de Montreuil, et Franck Bondoux, délégué général du Festival international de la bande dessinée d'Angoulême, se rejoignent, c'est la conviction que les grands événements littéraires doivent perdurer. Pour toute la chaîne du livre, des auteurs aux lecteurs. Entretien croisé fin octobre, à la veille de l'annonce du reconfinement.

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Par par Benjamin Roure,
Créé le 30.11.2020 à 18h40,
Mis à jour le 10.12.2020 à 00h00

Le Festival d'Angoulême a annoncé dès septembre qu'il n'y aurait pas de grand rassemblement public fin janvier, tandis que le Salon de Montreuil a tout fait pour maintenir son événement de début décembre. Pourquoi un tel écart de stratégie et de communication ?

Sylvie Vassallo : Il ne nous est jamais venu à l'idée que l'édition 2021 du Salon du livre et de la presse jeunesse pourrait se dérouler comme d'habitude. Les grands événements sont par nature des objets vivants. La littérature de jeunesse évolue et le Salon avec elle. En vingt ans, nous n'avons jamais fait le même salon deux fois de suite. Souvenons-nous des CD-Roms... Cependant, si nous avons toujours accompagné les mouvements en douceur, la crise brutale pour les secteurs culturel et événementiel, entraînée par la pandémie de Covid-19, nous pousse à évoluer de manière plus franche. Mais avec un calendrier, pour nous, incontournable : le Salon se tient dans la foulée de la rentrée littéraire et avant les fêtes de Noël. Quand le livre est un cadeau essentiel pour les parents et grands-parents. Dès lors, repousser le Salon rendrait son intérêt trop limité.

Même si le gouvernement interdit les rassemblements ?

S. V. : Nous avons bien sûr pensé à une version numérique du Salon, basée sur ce que nous testons depuis le printemps avec les écoles et les familles. Toutefois, nous nous sommes rendu compte d'une chose, finalement évidente : pour aborder la littérature, les enfants ont besoin d'auteurs vivants et de médiateurs face à eux. Et peut-être encore plus en Seine-Saint-Denis, qui comptent de nombreuses familles modestes, dont le forfait de téléphone n'a pas pu absorber les classes virtuelles du printemps. Ils ne pourront pas, de fait, profiter d'un salon dématérialisé. Alors, il a fallu mobiliser la chaîne du livre et trouver des interstices où se faufiler. Plus de 500 partenaires en France nous suivent, beaucoup pour la première fois : plus de 150 librairies, 200 bibliothèques, une centaine d'établissements scolaires, ainsi que différentes institutions comme des musées, ont accepté de mettre en avant nos Pépites et d'inviter des auteurs pour des rencontres hors les murs. Enfin, le Salon va envoyer des livres à 20 000 à 30 000 enfants de Seine-Saint-Denis, spécialement dédicacés par des auteurs.

Franck Bondoux : De notre côté, nous avons envisagé très tôt que les contingences liées à la crise sanitaire allaient se prolonger au moins jusqu'en février.En tant qu'événement bicéphale, c'est-à-dire à la fois festival culturel et salon d'éditeurs, le Festival international de la bande dessinée d'Angoulême obéit à des injonctions contradictoires, auxquelles s'est ajoutée cette année la question du présentiel. Nous avons estimé qu'il serait bien trop compliqué de faire se déplacer des milliers de professionnels et de festivaliers fin janvier en Charente. Pour parler de business model, si nous maintenions l'événement en l'adaptant aux contraintes, nous prendrions le risque d'enregistrer un chiffre d'affaires bien trop faible. Nous ne voulons pas emmener nos exposants vers la Bérézina. Nous avons préféré anticiper et nous éloigner autant que possible, dans le temps, de la crise sanitaire, comme d'autres avant nous dans le champ culturel ou sportif par exemple.

Donc repousser la semaine du Festival ?

F. B. : Pas tout à fait. Nous souhaitons organiser cette édition en diptyque. Cela fait 47 ans que le dernier week-end de janvier est dédié à la bande dessinée et je suis persuadé qu'il ne faut pas abandonner la place. Nous avons d'ordinaire quelque 3 500 retombées presse dans les médias généralistes, et si on agit de façon sensée, on doit entraîner la même dynamique médiatique en 2021. Avec un « Libé tout en BD », une journée sur France Inter et France Télévisions, etc. C'est pourquoi nous organisons un rassemblement de la grande famille de la BD sur deux jours, avec des spectacles, des rencontres et l'annonce du palmarès. Des événements dont on peut maîtriser les jauges et les conditions sanitaires. La deuxième saison du diptyque se déroulerait autour du mois de juin - même si un certain embouteillage est à prévoir à cette période... - avec un festival plus traditionnel. Mais peut-être dans une ambiance un peu plus légère, estivale.

Quid d'une programmation dématérialisée ?

F. B. : Nous y réfléchissons. Par exemple, nous essayons de produire une mini web série originale, sur la profession, qui devrait montrer pas mal d'autodérision ! Fred Felder, un de nos nouveaux directeurs artistiques, a fait ses preuves dans ce registre.

S. V. : À Montreuil, nous lançons une chaîne de télévision éphémère qui diffusera 24h/24 des programmes inédits, une quinzaine d'émissions différentes, des leçons de dessins, une météo littéraire... Tous nos partenaires sont invités à participer, France Télévisions, Télérama ont répondu présent notamment.

F. B. : Aujourd'hui, encore plus qu'hier, la crise a conduit les collectivités et l'État à prendre conscience de manière très forte que la dimension sociale et économique des grands événements culturels en France était vitale. On peut nous traiter d'utopistes, mais c'est la raison pour laquelle nous ferons tout pour maintenir ces événements. Et la région Nouvelle Aquitaine, le département de la Charente et tout le bassin d'Angoulême comptent sur nous pour faire tourner l'économie locale.Nous avons aussi une responsabilité vis-à-vis du territoire.

S. V. : Malgré les différences entre le Festival d'Angoulême et le Salon de Montreuil, je me reconnais dans ce que dit Franck Bondoux. Historiquement, le Salon est très lié à la médiation autour du livre jeunesse, notamment en milieu scolaire. Et notre énergie vient de ces publics qui se mélangent et se croisent. Notre réflexion sur l'équilibre entre l'artistique, l'éditorial, le culturel et l'économique est, là, proche de celle du Festival d'Angoulême.

Mais vos partenaires doivent être gênés par l'incertitude autour de la tenue de l'événement.

F. B. : Les relations internationales sont certainement les plus complexes à gérer. Tous nos projets avec nos partenaires japonais sont reportés à 2022, car les détenteurs de licences de notoriété mondiale ne souhaitent pas travailler avec des aléas aussi forts. En France, en revanche, beaucoup de choses se poursuivent. Notre partenariat avec la SNCF s'amplifie : 40 gares, et non plus seulement 15, mettront en avant la BD en 2021.

Quel est le manque à gagner de l'absence de stands d'éditeur ?

F. B. : À Angoulême, ce poste représente un tiers des fonds privés, fonds qui pèsent 55 % du budget total. Les deux autres tiers sont alimentés par la billetterie, les partenariats et le sponsoring.

S. V. : Au Salon de Montreuil, les recettes viennent des financements publics, des ressources propres comme la formation ou la médiation culturelle, et des locations de stands par les éditeurs. Mais notre principe est que les sommes récoltées auprès d'eux servent à ce que nous dépensons pour les accueillir. Pour l'instant, nous faisons glisser les budgetsd'un poste à l'autre, comme un grand Tetris pour financer les actions nouvelles...

F. B. : En partant sur l'idée d'un diptyque, avec des dépenses inédites, nous allons assez vite nous heurter à une équation compliquée à résoudre d'un point de vue budgétaire. Pour l'instant, la volonté d'action l'emporte un peu sur la rationalité.

Les auteurs sont aussi touchés par cette résorption des festivals.

S. V. : En jeunesse, ils ont été très touchés par le premier confinement car leurs interventions en milieu scolaire ont été annulées. Nous ferons tout pour maintenir leur présence en librairie, c'est une des raisons principales de notre volonté de tenir ce Salon !

F. B. : Les auteurs de bande dessinée se sont manifestés de manière forte lors du dernier Festival d'Angoulême, et le président de la République s'est déplacé et s'est exprimé. Le Festival est un lieu de dialogue et une caisse de résonance des revendications, mais il n'est que ça. Est-ce que ceux qui avaient envisagé de boycotter l'édition 2021 si les choses n'avançaient pas sur leur statut - et je n'ai pas l'impression qu'elles aient bougé, même après le rapport Racine - considéreront que la crise sanitaire repousse, de fait, leur mouvement ? Je ne le sais pas.

Est-ce que cette crise peut vous inviter à réinventer de manière profonde vos événements ? En remettant davantage en question le présentiel sur un seul site, par exemple, et en s'appuyant sur la marque que vous avez créée ?

S. V. : La question de notre marque nous pousse à réfléchir au-delà du seul salon en présentiel. Mais ce n'est pas nouveau : cela fait bien longtemps qu'on a atteint les limites en termes de place à Montreuil ! La question de l'expansion demande de bien réfléchir à ce que l'on veut. Étendre notre champ d'action culturelle, oui, mais en gardant l'équilibre entre une programmation artistique forte et la volonté d'être une vitrine du marché, donc d'assurer la présence d'éditeurs. Les synergies que nous développons autour de notre programmation avec les libraires et les bibliothèques, partout en France, participent de cet essor.

F. B. : Bien sûr, nous devons nous adapter, et le développement de la marque Festival international de la bande dessinée d'Angoulême est déterminant pour l'avenir. Mais une chose est certaine, c'est que la dynamique de l'événement, du rassemblement de différents publics en un lieu et à un instant, est unique et irremplaçable. Je n'imaginerais pas vivre Woodstock ou Burning Man par procuration ! Je me souviens encore de la sensation que m'a laissée mon premier festival de punk, en 1972, à Mont-de-Marsan : ces moments-là peuvent marquer une existence, et je doute que des expériences virtuelles, aussi immersives soient-elles, puissent produire la même chose.

Les grands événements ont un rôle majeur à jouer dans le rayonnement des territoires et de la France, au niveau culturel, social et économique. Ils sont cruciaux.

Sylvie Vassallo

Sylvie Vassallo

1963 Naissance à Grasse.  1985 Titulaire d'une maîtrise d'économie, elle commence par travailler comme journaliste à Paris. 1999 Après avoir passé le concours de bibliothécaire, entre au Salon du livre et de la presse jeunesse de Montreuil pour développer le secteur numérique. 2001 Prend la direction du Salon. 2011 Fonde l'École du livre de jeunesse, centre de formation à la médiation littéraire.

Franck Bondoux

Franck Bondoux

1959 Naissance. Avant 2006 Formation en droit et sciences politiques (Panthéon-Sorbonne) puis gestion à Paris-Dauphine. Puis expérience professionnelle dans le champ événementiel (Groupe Francom, ISL Marketing...). 2006 Nommé délégué général du Festival international de la bande dessinée d'Angoulême.


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