17 avril > Roman Canada

Sa profession, selon lui, se partage entre les araignées et les mouches. Les types du premier groupe sont passifs : "Ils attendent aux coins des rues que quelque chose arrive et que passent les siècles" ; les autres ont la bougeotte, sont toujours en maraude, prêts à cueillir le client au détour d’une course sans fin. Le narrateur, Fly, "Mouche" en anglais, est taxi et appartient à la seconde espèce : "Aucun vagabond ne choisit de parcourir deux fois la même route." La sienne, de route, a commencé de manière pour le moins sinueuse - en arabesques comme ces mouvements qu’exécutait sa mère, "trapéziste aux cheveux d’or", avant de se pendre. Dans le cirque où il naquit, son père avait un numéro de tapis volant mais troqua son accessoire de travail contre un tapis de prière pour décamper vers des hauteurs plus métaphysiques. Fly, "l’Enfant Devin", est recueilli par une femme à barbe qui l’emmène de l’autre côté de l’Atlantique. Toujours parmi les gens de la balle, le voilà partageant le toit du clown et activiste politique Otto et la couche de sa femme Aïsha, travailleuse sociale. Enfin, il se fixe, façon de parler, en devenant chauffeur de taxi dans une ville où se déroule un gigantesque carnaval.

Après son début remarqué avec De Niro’s game (réédité en Folio), Rawi Hage, né à Beyrouth et installé à Montréal, rempile avec les loufoques aventures d’un taxi. Le métier que l’auteur libano-canadien a exercé à New York dans les années 1980 lorsqu’il a émigré permet de déployer une formidable galerie de portraits. Faune interlope et noctambule : prostituées, dealers, maquereau, amateurs de boîtes SM… Dans le "bateau" de Fly, on pleure, on rit, on s’embrasse, on se déchire. Quand il ne travaille pas, le héros boit des coups. Chez lui, il ne fait que dormir ou lire (du Pragois Bohumil Hrabal à l’auteur de la renaissance de Harlem, Langston Hughes, il croule sous les bouquins), ou fantasmer, boîte de Kleenex à portée de main pour toute effusion onaniste. Sur le pas de la porte, il croise surtout sa voisine Zaïnab, bas-bleu "portant en son sein une lave bouillonnante", pour qui il en pince secrètement et qui, au grand dam du mécréant qu’il est, fait un doctorat en études coraniques.

Il ne faut pas trop chercher de linéarité narrative dans ce Carnival City, Fly est né dans un cirque, souvenez-vous, et n’est pas du genre à brancher le GPS. Le lecteur est embarqué dans un picaresque motorisé dont les épisodes, comme autant de vignettes tragi-comiques, s’enchâssent dans une ronde folle. Un peu comme le personnage du film de Scorsese After hours roulant dans un taxi à tombeau ouvert puis jeté en pâture aux fauves d’une nuit pleine de tribulations. S. J. R.

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