On les appelle les "Falashas". Ce sont les Juifs noirs d'Ethiopie. Tereska Torrès en entend parler pour la première fois dans les années 1970. Son mari, le journaliste et écrivain américain Meyer Levin, veut réaliser un documentaire sur leur vie et leur tradition religieuse. Elle l'accompagne durant ces dix jours de tournage. Levin, qui meurt en 1981, ne verra pas ce film, mais celle qui reste une grande figure de la Résistance - elle rallia Londres à 18 ans - demeure marquée par ces visages d'hommes, de femmes et d'enfants qui voulaient retrouver la Terre promise.
L'occasion lui est donnée de leur venir en aide en juin 1984, cinq mois avant "l'opération Moïse" organisée par les services secrets israéliens et américains pour faire revenir 7 000 Falashas via le Soudan. Cette première mission, non sans danger mais bricolée au regard du professionnalisme de l'expédition israélo-américaine, est un échec, mais elle nous dit beaucoup plus que la seconde, réussie celle-là, au cours de laquelle notre agent à Addis-Abeba parvient six ans plus tard à faire sortir vingt-quatre enfants d'Ethiopie.
La force de cette première mission tient dans la manière dont elle est racontée. On se croirait chez Kessel ou chez Bodard. Tereska Torrès a 64 ans lorsqu'elle accepte l'aventure. Elle a conservé la fougue et la détermination de cette jeune fille qui partait rejoindre le général de Gaulle en juin 1940. Elle débarque dans l'Ethiopie de Mengistu, doublement muselée par la misère et par la police. Le régime pratique la torture, les chauffeurs sont tous des indicateurs et il faut prendre quantité de précautions pour ne pas être repéré.
Tereska Torrès exprime tout cela avec beaucoup de spontanéité. L'arrivée à Addis-Abeba, l'hôtel Ethiopia en palace décrépit avec ses quelques clients, des journalistes, un photographe, quelques espions, très peu de touristes. Elle ne cache rien de sa peur lorsqu'elle aperçoit dans le hall des militaires en Ray Ban ni de ses doutes à l'égard d'une vendeuse qui parle trop bien le français pour être honnête.
Et puis surtout, au-delà même de la situation des Falashas qu'il faut aider, il y a la vie quotidienne faite de famine et de boue, de dénuement extrême, décrite avec une sincérité bouleversante. "Tout est d'une seule teinte : la terre, la peau des hommes, les loques qu'ils portent."
Dans les grands yeux des enfants affamés, Tereska Torrès voit tout ce qui a fait son combat. Elle rejoint Belida, femme exemplaire, qui se bat comme elle à l'hôpital d'Addis-Abeba au milieu des lépreux, des infirmes et de tous ceux qui agonisent. Ce témoignage est une leçon de courage. Et il en faut quand on vient dans une dictature sauver une poignée d'enfants au milieu de gosses affamés et de femmes qui marchent dans la rue avec leurs bébés morts dans les bras...
