Terre promise, terre reprise | Livres Hebdo

Par Olivier Mony, le 02.05.2014 20 mai > Roman Israël

Terre promise, terre reprise

Un fils cherche son père. Il trouve une femme aussi perdue que lui. C’est Neuland, le nouveau roman de l’Israélien Eshkol Nevo.

Cendrars l’a écrit, "quand tu aimes il faut partir". Quand tu ne sais plus aimer aussi, il faut s’en aller vers les horizons lointains. Faire silence en soi, s’ouvrir à nouveau au champ des possibles.

Eshkol Nevo - Photo MOTY LILAYON/GALLIMARD

D’une certaine façon, Dori n’a pas eu d’autre choix. Cet encore jeune professeur de Jérusalem, marié à une femme qui ne le regarde plus, père d’un petit garçon que peut-être, il regarde trop, aurait pu laisser ainsi s’écouler sa vie entre espoir déçu et résignation précoce. La mystérieuse disparition de son père, Mani Péleg, héros de la guerre du Kippour, conseiller économique écouté et respecté, que son récent veuvage semble avoir abattu comme parfois tombent les grands chênes, va l’obliger à rompre avec sa coutumière inertie. Il part pour un continent lointain, l’Amérique du Sud, Quito d’abord, en Equateur, puis les rives du lac Titicaca où s’effacent les traces les plus récentes de son père. Là-bas, au fil d’un voyage où, bien entendu, la quête de son père devient aussi celle de sa vérité propre, il rencontrer Inbar, une femme aussi en rupture de ban que lui (frère suicidé, mère perdue dans un Berlin indifférent, mari qui s’estompe sur la ligne d’horizon…) et, avec elle, l’espoir d’une résolution possible. Il faudra en passer par l’Histoire, par cette terre promise, la Palestine des années 1930, où déjà le grand-père de l’un rencontra la grand mère de l’autre… Il faudra aussi se confronter au "Neuland", ce rêve d’une nouvelle Palestine pour les émigrants du monde entier, porté par le père de Dori au cœur d’un pays inviolé.

Neuland, vaste fresque historique, sentimentale, intime politique, est le nouveau roman de l’Israélien Eshkol Nevo. Sans doute ce que l’on a lu de plus beau en la matière depuis… le précédent livre de son auteur, Le cours du jeu est bouleversé (Gallimard, 2010). N’ayons pas peur des mots, pour tous ceux qui croient encore que le roman peut fournir, non pas une mais la grille de lecture la plus juste de notre monde, et au besoin lui substituer un monde plus conforme à nos désirs de lecteurs, Neuland est une œuvre maîtresse. Nevo varie les registres (autant que les instances narratives) avec une maestria inégalée. Qui est ce "je" diffracté qui, à travers les continents comme les époques, interprète sans le savoir la même chanson triste et douce d’exil et d’espoir infini ? Ce "paysage amoureux après la bataille" ne se compose que de départs, de rendez-vous différés, de serments chuchotés où l’infiniment intime se dilue dans le vent de l’Histoire. Nevo, petit-fils d’un ancien Premier ministre israélien, connaît bien ces exigences-là. Il sait aussi qu’il n’est au fond toujours question que de motifs cachés dans le tapis romanesque. Ici, les pères et les fils, les mères et les filles, et l’Histoire qui est souvent mauvaise conseillère. L’amour comme une terre promise et bientôt reprise. Olivier Mony

Eshkol Nevo
Neuland
Gallimard
Traduit de l’hébreu par Jean-Luc Allouche
Tirage : 6 000 ex.
Prix : 24,90 euros ; 608 p.
ISBN : 978-2-07-013845-6
Sortie : 20 mai

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