Essai/France 27 août Jean-Noël Jeanneney

Le col de Süsten se trouve en Suisse, près du Saint-Gothard. Un accident s'y produit au retour d'un voyage en Grèce. Trois garçons, dont Jean-Noël Jeanneney, roulent dans une 2 CV. C'est là que « la mort me frôla ». Un rocher écrase l'automobile qui se trouve devant eux. Les cinq occupants sont morts. C'était en 1960. Ce rocher, c'est l'image du destin, ce quelque chose qui se rappelle à vous mais qui ne s'abat pas sur vous. Il sert de fil rouge au premier volume des Mémoires de l'ancien président de la Bibliothèque nationale de France.

Ce n'est jamais simple pour un historien d'être son propre sujet d'étude, de se regarder au travail comme dans l'Atelier de Courbet ou le peintre se représente. Mais qu'observe-t-on ? L'artiste où ce qui l'entoure. L'ex-secrétaire d'État à la Communication a fait le choix du voisinage. Muni de ses précieux carnets, il se focalise sur ceux et celles qui l'ont fait, sur ce qu'il appelle « la part de la contingence dans le destin ». Pour éviter de mentir sur soi il transforme ses mémoires en souvenirs. Il se rappelle avoir rencontré de Gaulle à trois ans. Il faut dire que son père Jean-Marcel fut plusieurs fois ministre du général. Avant lui, son grand-père Jules avait présidé le Sénat. Chez les Jeanneney on a la fibre du service de l'État, avec la marque de la culture protestante.

C'est donc dans les beaux quartiers que le jeune Jeanneney grandit, de Normale Sup à Sciences Po. Ce premier volume révèle ses talents de portraitiste, à commencer par un Malraux dans un de ses numéros d'équilibriste, funambule jonglant avec les formules, les théories et les images. L'auteur pratique l'humour, mais pas la dérision. Il y a toujours de l'empathie lorsqu'il décrit sa visite chez un Paul Morand qui ne parvient pas à quitter les ombres de Vichy. À Alger, lorsque son père est nommé ambassadeur de France juste après l'indépendance, il rencontre Ben Bella et les caciques du régime. À Washington il se rend chez Kerenski, qui vit dans un décor de Chippendale, puis chez Saint-John Perse dans une maison bien plus cossue que sa poésie courant d'air. Le déjeuner à Colombey avec son père en 1969 constitue une sorte de point d'orgue de cette épatante galerie. De Gaulle explique qu'il utilise le Who's Who pour l'écriture de ses Mémoires et montre avec malice la cave à cigares offerte par Fidel Castro.

Les croquis de Ben Gourion, Bertrand de Jouvenel, Michel Rocard ou Edmond Maire ne sont pas en reste. Et le livre s'achève sur un Mitterrand plus matois que jamais, qui le reçoit à l'Élysée et lui laisse entendre qu'il lui reste quelques postes à pourvoir... Il flaire surtout chez ce compagnon de route du parti socialiste un homme habile pour que l'État défende son pré carré dans la Maison Ronde. C'est ainsi que Jean-Noël Jeanneney est poussé à la présidence de Radio France, et que nous attendons le second volume qui devrait nous valoir encore quelques beaux portraits cachés derrière lesquels se trouve le sien.

Jean-Noël Jeanneney
Le rocher de Süsten : mémoires, 1942-1982
Seuil
Tirage: 3 000 ex.
Prix: 24 euros ; 384 p.
ISBN: 9782021461510

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