#Twittothécaires | Livres Hebdo

Par Aimie Eliot, le 16.09.2016 (mis à jour le 16.09.2016 à 10h59) Bibliothèque

#Twittothécaires

Tweets du conservateur Lionel Maurel, aka Calimaq. - Photo OLIVIER DION

A mi-chemin entre sphère privée et sphère professionnelle, une petite communauté de bibliothécaires a fait du réseau social Twitter un espace actif d’échanges sur leur métier et ses enjeux, abordés plus librement que sur le lieu de travail.

Ils sont plusieurs centaines de bibliothécaires en France à gazouiller activement dans les couloirs virtuels du réseau à l’oiseau bleu. Petite communauté certes, mais particulièrement dynamique, à en juger par l’activité des comptes de twittos bien connus des bibliothécaires connectés. Le conservateur Lionel Maurel alias Calimaq ou Silvère Mercier, chargé des innovations numériques à la BPI, suivis respectivement par plus de 13 000 et 10 000 personnes, tweetent et retweetent quasi quotidiennement. Partage de lectures et d’articles spécialisés, coups de gueule et coups de cœur en 140 caractères… Ils communiquent sur Twitter leurs réflexions sur le métier de bibliothécaire et invitent au débat.

Intrigués par cette "fascinante conversation silencieuse", selon la formule de Silvère Mercier, beaucoup se sont créé un compte, au départ pour faire de la veille d’informations. Romain Gaillard s’est inscrit en 2012 alors qu’il montait le nouveau projet de médiathèque de la Canopée la fontaine : "J’étais à la recherche de projets innovants et inspirants. J’ai pu suivre des live-tweets d’événements auxquels je ne pouvais pas assister, avoir des interactions avec des bibliothécaires que je ne connaissais pas, m’informer autrement. La Canopée telle qu’elle est aujourd’hui ne serait pas la même sans Twitter."

Le hashtag, classement moderne

Innovation et nouveaux médias : les deux thématiques monopolisent les débats et le contenu des articles postés. Une tendance à l’image de la communauté qui fréquente Twitter depuis ses débuts, et appartient à la branche geek du métier, souligne Anne-Gaëlle Gaudion, bibliothécaire-formatrice spécialisée dans les nouvelles pratiques numériques. "Ce sont des gens qui ont moins de 40 ans, qui sont souvent sur Facebook, Linkedin, Instagram, observe-t-elle. Des militants sur les sujets qui touchent au collaboratif, aux biens communs de la connaissance, qui ont envie de faire bouger le métier". FabLabs, makerspaces, livres numériques : les sujets "troisième lieu" se bousculent sur le fil du twittothécaire.

Ce n’est pas un hasard si ce réseau social, plus qu’un autre, a séduit la profession : son mode de fonctionnement est très proche des pratiques du bibliothécaire. "Quand on y pense, le hashtag, c’est un moyen de cataloguer, de créer de nouvelles façons de classer, auxquelles les bibliothécaires sont sensibles", estime Renaud Aïoutz, chef de projet de développement numérique à la médiathèque départementale du Puy-de-Dôme.

Adeptes du compte "privé-ssionnel", les bibliothécaires tweettent bien souvent en tant qu’individus via leur compte personnel, où des posts on ne peut plus sérieux peuvent côtoyer des recettes de cuisine et des Gifs de chatons, tout en indiquant clairement, dans leur profil, leur poste et bien souvent l’établissement où ils travaillent. "C’est important d’être identifié lorsqu’on débat et qu’on échange. Il faut assumer ses positions ! C’est aussi le moyen de s’assurer qu’on n’a pas, en face de nous, un troll qui a simplement envie de s’opposer à tout ce qu’on dit", explique Sophie Agié, de la bibliothèque de Cergy. Sauf que le bibliothécaire reste un fonctionnaire… Gare aux dérapages de ceux qui, entraînés dans de houleux débats, comme celui sur le prêt numérique en bibliothèque, s’emportent et s’opposent à leur tutelle. "Twitter permet une certaine critique, il a un côté discussion très libre, mais notre devoir de réserve pose les limites de ce qu’on peut dire et ne pas dire", souligne Silvère Mercier, qui a pris le parti de ne jamais s’exprimer sur son compte à propos de la BPI.

Des établissements encore peu présents

DR - Anne-Gaëlle Gaudion

Questions à Anne-Gaëlle Gaudion, bibliothécaire-formatrice indépendante, BiblioSmart.

Comment expliquez-vous qu’en tant qu’institutions les bibliothèques soient encore peu présentes sur Twitter ?

Le fait que seuls 15 % des usagers soient sur le réseau n’incite pas les bibliothèques à consacrer du temps et une partie d’un poste à l’animation de réseaux sociaux. Il y en a aussi certaines qui ouvrent une page juste "pour être sur Twitter", mais ne savent pas quoi tweeter, et alors le compte disparaît.

Comment mieux investir le réseau ?

Il peut être un très bon outil de médiation et de communication, mais il faut réfléchir à une bonne façon de l’utiliser : donner une information sur une activité ou un événement à la bibliothèque, cela ne fonctionne pas, c’est beaucoup trop statique pour la nature de ce réseau social, en perpétuel mouvement. Je donne souvent l’exemple de ce que fait le musée de Toulouse : il partage des travaux du musée à l’attention de la communauté scientifique très présente sur le réseau. Twitter doit être pensé ainsi : un outil pour servir un projet particulier de communication sur une thématique.

#lesphrasesquifontflipper

Alors, toujours très sérieux, les échanges entre bibliothécaires ? "C’est une véritable cour de récré", dit en riant Thomas Fourmeux, assistant multimédia à la bibliothèque Dumont à Aulnay-sous-Bois. Accompagnées de sarcastiques hashtags comme #librarywars ou #lesphrasesquifontflipper, les blagues fusent. On s’amuse à épingler les collègues… et les usagers. "Rire, on en a besoin, vu les conditions du métier en ce moment. C’est aussi à cela que sert le réseau social, cela fait du bien de sentir que nous ne sommes pas tout seuls dans notre coin, et qu’on peut décompresser en faisant des private jokes", ajoute le bibliothécaire.

De l’humour mais aussi du bashing en bonne et due forme, et de pesantes leçons de morale, cela existe aussi dans la twittosphère des bibliothécaires. "C’est le propre d’un réseau social, c’est aussi une bataille d’ego, où on cherche à se mettre en valeur. Depuis quelque temps, j’y suis moins car ça tourne parfois en vase clos", admet Romain Gaillard. La condescendance de certains et les dérives de l’entre-soi - "il n’est pas rare de voir passer 40 fois le même retweet", constate Sophie Agié - a fait migrer certains vers Facebook, où des groupes spécialisés se forment, à l’écart de l’agitation et des petites phrases parfois assassines.

Relégué au réseau social de Monsieur-tout-le-monde, ce dernier serait-il en train de voler la vedette à Twitter chez les bibliothécaires ? "Twitter a tendance à devenir une longue liste de diffusion d’informations, tout va de plus en plus vite et c’est vrai qu’on peut se sentir noyé", reconnaît Silvère Mercier. Pourtant, comme d’autres convaincus, lui n’est pas prêt à abandonner le réseau. "Même s’il y a des commentaires bêtes et méchants et des disputes, je crois que ce n’est pas si grave, estime-t-il. Cela montre qu’il y a des clivages, et ils sont toujours bons à décortiquer pour essayer de comprendre."

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