D'avance, on est prévenu du sujet particulier du livre de Frank Deroche : l'une de ses intrigues étant la longue fin de vie, romancée, de Jeanne Calment, morte en 1997 à plus de 122 ans, à la Résidence du Lac, à Arles, où la plus médiatisée des doyennes des Français résidait depuis des décennies. Même mises en mots et au second degré, certaines réalités physiologiques sont pénibles à supporter.
Frank Deroche- Photo DR/GALLIMARDPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
Cette histoire a été vécue de l'intérieur puis racontée au narrateur avec tous les détails les plus crus par une certaine Nelly Andrieu - la dernière infirmière de Mme Calment -, qu'il se trouve avoir rencontrée par l'intermédiaire de son frère Benjamin. Nelly est laide, prématurément vieillie, malheureuse, déprimée. Elle finira d'ailleurs par se suicider aux barbituriques.
Le narrateur, lui, jeune écrivain trentenaire, auteur déjà d'un premier roman, en a fabriqué un autre à partir des innombrables conversations qu'il a eues avec Nelly, et "par pitié" pour elle, dit-il. Il l'a intitulé L'Arlésienne. Il en est très fier et en a confié le manuscrit à son éditeur, Dominique Maturin, le patron des éditions L*. Hélas, celui-ci tarde à répondre : on apprendra plus tard qu'il n'avait tout simplement pas pris le temps de lire le texte... Du coup, l'écrivain, qui vient de rompre sordidement avec sa compagne Magda, s'angoisse et déprime à son tour, se bourre du Xanax prescrit par son vieux toubib et se réfugie dans la lecture de la Bhagavad-Gîtâ. Ce qui devrait le soulager, puisque notre homme semble attiré par les religions asiatiques et croit à la réincarnation. Mais les effets secondaires du psychotrope vont le faire partir en vrille : devenu parano, il croit que Sydney, un Guadeloupéen aussi beau qu'inquiétant rencontré dans le métro, n'en veut qu'à son "joli petit cul"... D'autre part, il s'apprête à expédier L'Arlésienne à dix autres éditeurs parisiens.
Autre intrigue dans l'intrigue, le narrateur jubile à caricaturer le personnage de Maturin, "le petit éditeur chauve" en qui le lecteur reconnaîtra aisément - et en partie - Dominique Gaultier, le célèbre patron du Dilettante, lequel a comme par hasard publié, en 2002 et 2003, les deux premiers livres de Deroche !
Au fil des pages, Frank Deroche entremêle toutes ses histoires - les mésaventures éditoriales de son narrateur, la pauvre vie de Nelly, l'essentiel de L'Arlésienne - sans compter nombre d'autres personnages et intrigues adventices, et on se laisse prendre à son numéro d'acrobate virtuose, servi par une écriture d'une rare élégance. Ce n'est qu'à la toute fin, sur un double salto arrière éblouissant, qu'on réalise que le héros n'est pas l'ignoble salopard narcissique tel qu'il s'était dépeint jusqu'ici, et que l'on comprend enfin le titre que l'écrivain a donné à son roman. Happy end donc pour cette Euphorie brillante, drôle et décalée. La bibliographie même de Frank Deroche en fournit un certain nombre de clés.

