Liban

Un marché au combat

Mélange des langues et des cultures à la librairie Antoine à Beyrouth. - Photo Clarisse Normand/LH

Un marché au combat

En dépit d’une crise politique, économique et sociale compliquée par l’afflux d’un million et demi de réfugiés syriens, les éditeurs, distributeurs et libraires libanais parviennent à sauvegarder leur activité grâce à un dynamisme intact.

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Par Clarisse Normand ,
Créé le 13.11.2015 à 00h00 ,
Mis à jour le 13.11.2015 à 16h16

On vit au jour le jour, lance Michel Choueiri, directeur à Beyrouth de la librairie El Bourj, qui propose des livres en français, en arabe et, dans une moindre mesure, en anglais. Ces derniers mois, il m’est arrivé à deux reprises de ne pas pouvoir accéder à ma librairie, précise-t-il. Je suis installé dans le quartier de la capitale où ont lieu les manifestations de contestation populaires. Or celles-ci sont de plus en plus nombreuses, avec désormais un rythme hebdomadaire. Du coup, le périmètre est régulièrement bouclé et, de toute façon, quand des manifestations sont annoncées, les gens ne viennent pas. Cela sape parfois complètement nos animations. Avec, en plus, les effets de la crise économique, mon chiffre d’affaires a chuté de 40 % en deux ans."

70 000 visiteurs se sont rendus au Salon du livre francophone de Beyrouth 2015.- Photo CLARISSE NORMAND/LH

Entouré de nations en guerre, confronté depuis 2012 à une grave crise politique, économique et sociale, le Liban est une vraie poudrière. Aux tensions confessionnelles récurrentes et à l’absence de gouvernement depuis un an et demi s’ajoute l’impact de l’afflux d’un million et demi de Syriens, soit l’équivalent de 30 % de la population nationale, évaluée à 4 millions d’habitants. Et les Libanais eux-mêmes doivent faire face à une sévère dégringolade de leur pouvoir d’achat. "Non seulement le pays a perdu ses clients étrangers qui ne viennent plus compte tenu du contexte régional, mais surtout il y a, au sein de la société libanaise, un gros problème de pouvoir d’achat : c’est très sensible pour les livres importés dont les prix sont faits pour des marchés européens", observe Emile Khoury, P-DG de Virgin Liban et de Ciel, distributeur de livres au Proche et au Moyen-Orient. Georges El Asmar, P-DG de Sored, gros importateur et distributeur de livres, s’inquiète aussi de "la baisse de la lecture chez les jeunes, la montée en puissance des ventes sur Internet et le développement des ventes directes aux collectivités par les éditeurs".

Le français, langue de culture

Unanimes à constater que le livre souffre, en particulier le livre francophone, les professionnels du secteur ne sont pas pour autant défaitistes. "La situation a toujours été compliquée au Liban et cela n’a jamais affecté le business", relativise Emile Khoury. "Vendre des livres en français au Liban est un combat, mais il y a une demande", assure Rania Stephan, codirectrice de la librairie Stephan.

Le Salon du livre francophone, qui s’est tenu du 24 octobre au 1er novembre à Beyrouth, en témoigne. Ses organisateurs annoncent avoir accueilli cette année encore quelque 70 000 visiteurs, ce qui place l’événement comme le troisième plus important salon du livre francophone derrière Paris et Montréal. Selon Maroun Nehmé, P-DG de la Librairie orientale, "la francophonie et le marché du livre en français, en grande partie alimenté par les importations, sont soutenus par le scolaire". Bien qu’officiellement arabophone, le Liban se caractérise par un système éducatif au sein duquel les matières scientifiques sont enseignées soit en français, soit en anglais, avec encore, compte tenu des liens historiques avec la France, une préférence pour la langue de Molière. S’il est aujourd’hui de plus en plus concurrencé par l’anglais, en particulier chez les jeunes, le français reste considéré comme la langue de la culture par excellence par une partie de la société libanaise, en l’occurrence la plus aisée, qui lui conserve un fort attachement.

Selon la Centrale de l’édition, le Liban, qui se classait en 2014 au 16e rang des principaux pays d’exportation du livre français, importe depuis plus de dix ans entre 7 et 9 millions d’euros de livres en français chaque année. "Un miracle compte tenu de la situation du pays et du nombre d’habitants", observe Thierry Quinqueton, directeur du bureau du livre de l’Institut français du Liban. Ainsi les principaux importateurs et libraires, souvent présents sur les trois marchés linguistiques (arabe, français, anglais), résistent. Certains bénéficient même de l’arrivée d’une nouvelle génération qui reprend les rênes d’entreprises très souvent familiales.

Libraires diffuseurs et éditeurs

Certes, depuis l’âge d’or des années de l’après-guerre, le paysage s’est nettement concentré. Il est aujourd’hui dominé par le groupe Antoine, distributeur et libraire dans les trois langues avec 16 points de vente qui réalisent plus de 50 % de leur activité avec le français. Mais, à ses côtés, on compte une dizaine d’importateurs, parmi lesquels Sored, Stephan, La Phénicie, Librairie du Liban, Librairie orientale, Le Point, mais aussi Ciel-Virgin, qui dispose de 10 magasins, et la librairie El Bourj. Beaucoup sont présents, de manière plus ou moins importante, dans le scolaire et la jeunesse, premiers segments de vente au Liban. La Phénicie est même exclusivement spécialisée sur ce secteur.

Par ailleurs, plusieurs entreprises telles Antoine, Stephan ou encore Librairie orientale se sont diversifiées dans l’édition, notamment en arabe, ce qui leur permet d’exporter largement vers les pays du Maghreb et du Moyen-Orient. "Aujourd’hui, nos activités d’édition soutiennent celles de la librairie", reconnaît Maroun Nehmé, P-DG de Librairie orientale.

Moins prisonnière de son marché intérieur que la librairie, l’édition libanaise profite aussi encore du rôle qu’elle a joué historiquement comme éditeur pour l’ensemble de la région. En 2014, sur les 250 contrats de cessions de droits signés entre les éditeurs français et arabophones, 150 l’ont été avec des maisons libanaises. Bien que largement arabophone, l’édition libanaise propose aussi une offre en langue française. Celle-ci est souvent centrée sur le scolaire et la jeunesse, certaines maisons comme Samir étant même exclusivement sur ce créneau. Mais le marché compte également quelques éditeurs de fiction, d’essais et de beaux livres, à commencer par Dar An-Nahar et Dergham. Ayant débuté il y a quatorze ans avec de la jeunesse, Tamyras s’est aussi depuis imposé avec une offre généraliste. Et ces dernières années, de nouvelles maisons indépendantes sont venues étoffer le paysage.

Partenaires reconnus

A dominante littéraire, L’Orient des livres a été créé il y a quatre ans par Hind Darwish, qui dirige aussi le supplément littéraire du quotidien francophone libanais L’Orient-Le jour. Plus récemment encore sont arrivées sur le marché les éditions Dar Arcane spécialisées en BD et en théâtre, Noir blanc etc… sur le créneau de la littérature, ou encore Dar Saer El Machreq sur celui des essais. Pour tous ces éditeurs, les difficultés viennent de l’étroitesse du marché local et de la quasi-absence de diffuseurs. Tania Hadjithomas Mehanna, la dynamique fondatrice de Tamyras, diffusé en France depuis cinq ans par L’Oiseau indigo, ne le cache pas : "Exister en dehors du Liban est notre principal souci mais c’est compliqué." L’Orient des livres a pour sa part développé d’entrée de jeu un partenariat de coéditions avec Actes Sud pour une partie de sa production francophone. "En produisant sur place, nous diminuons de 20 % le prix des livres, ce qui les rend plus accessibles à la clientèle locale, justifie Hind Darwish. Mais en plus, nous profitons de synergies commerciales évidentes, chacun pouvant bénéficier de la force de frappe de l’autre dans son pays." Enfin, parmi les petites maisons d’édition, Bassam Rebeiz, cofondateur de Dar Arcane, annonce qu’il réfléchit avec certains de ses confrères à la création d’une petite structure de diffusion susceptible d’intervenir au-delà du Liban.

Reconnus par leurs partenaires français comme professionnels et dynamiques, les différents intervenants de la chaîne du livre au Liban font preuve d’une énergie et d’une volonté remarquables dans le contexte actuel. Pour beaucoup, il s’agit de défendre non seulement leur activité, mais aussi des valeurs d’ouverture et de diversité culturelle dans une région du monde où le fondamentalisme religieux se développe. Il n’est pas facile pourtant d’y bâtir des projets à long terme.

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