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Une élection ? quelle élection ?

Une élection ? quelle élection ?

bureau de votes de Nemours en Seine-et-Marne - Photo Olivier Dion

Une élection ? quelle élection ?

Les années d'élection présidentielle sont traditionnellement moins porteuses pour la vente de livres. Mais la persistance de la pandémie de Covid-19 rebat les cartes : sevrés de nouveautés pendant les confinements successifs, les consommateurs ont massivement retrouvé le chemin des librairies... qui espèrent bien la poursuite de cette tendance en 2022.

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Par Charles Knappek,
Créé le 04.03.2022 à 08h30 ,
Mis à jour le 24.03.2022 à 15h11

Supposément moins porteur en période d'appel aux urnes, c'est pourtant requinqué par un exercice 2021 exceptionnellement dynamique que le marché du livre aborde la nouvelle année : les ventes ont progressé de +12,5 % (+7,4 % par rapport à 2019, dernier exercice complet avant le début de la crise sanitaire). La perspective de l'élection présidentielle, les 10 et 24 avril prochains, ne saurait pourtant faire oublier que les périodes électorales marquent traditionnellement un creux dans l'activité en librairie. « Il est vrai qu'en période d'élection présidentielle, on observe habituellement une baisse de la consommation, ce n'est jamais bon pour le commerce », confirme Delphine Bouétard, cofondatrice de la librairie Ici, à Paris. Le phénomène est quantifiable : « Fin juin 2017, nous avions enregistré une baisse de 5 % de l'activité par rapport au premier semestre 2016 », signale Emmanuelle Sicard, directrice d'Ombres Blanches, à Toulouse.

Mais en sera-t-il de même cette année ? Le contexte particulier de la sortie de crise sanitaire, marqué par le regain de forme du marché du livre, rend plus difficiles à anticiper les comportements d'achat. « Nous traversons une période atypique, on peut dire que le Covid-19 a tout changé », estime Anne-Sophie Thuard, directrice de la librairie Thuard, au Mans. Face à des lecteurs plus que jamais avides de nouveautés, la librairie mancelle ne limite plus ses stocks comme elle avait tendance à le faire avant la pandémie. « Aujourd'hui nous n'hésitons plus à commander en grandes quantités, l'envie de livres est toujours bien présente », ajoute Anne-Sophie Thuard.

« Même après les fêtes de fin d'année, la clientèle n'a pas disparu, confirme Olivier Dorgère, gérant de la Librairie du Marais, à Mayenne, dans le département éponyme. La fréquentation reste élevée, mais sans que l'on puisse établir une corrélation avec l'actualité électorale. » Ce serait même plutôt le contraire : malgré une production abondante, les livres et documents politiques, qu'ils soient l'œuvre de candidats, de journalistes ou de chercheurs peinent à séduire le public. « Selon les chiffres de l'Observatoire de la librairie, les performances du rayon politique se situent en deçà de celles du marché », rappelle Anne Martelle, présidente du Syndicat de la librairie française (SLF) et gérante de la librairie Martelle, à Amiens.

Thématiques sociétales

De fait, la bonne santé de la librairie ne doit pas grand-chose aux livres politiques. Hormis La France n'a pas dit son dernier mot d'Éric Zemmour (Rubempré), qui approche les 300 000 exemplaires vendus selon Gfk, et L'avenir en commun de Jean-Luc Mélenchon (Seuil), qui dépasse les 80 000 unités, aucun n'emporte l'adhésion du lectorat, davantage séduit par des ouvrages abordant des thématiques sociétales. À la librairie Ici, la responsable du rayon sciences humaines Élodie Murzi signale par exemple les bonnes ventes de La France sous nos yeux, de Jérôme Fourquet et Jean-Laurent Cassely (Seuil), qui approche les 100 000 exemplaires écoulés depuis sa parution en octobre 2021, et plus récemment de La société qui vient, de Didier Fassin (Seuil). « Ces livres abordent les questions de société de manière globale : les lecteurs recherchent des outils de compréhension sur un grand nombre de thématiques, avec des chiffres capables d'éclairer sur l'état de la France et des inégalités », décrypte Élodie Murzi.

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Le rayon livres politiques de la librairie L'Écume des Pages à Paris.- Photo OLIVIER DION

Le succès non démenti des thématiques sociétales - le bon démarrage fin janvier des Fossoyeurs de Victor Castanet (Fayard), consacré à la maltraitance en maisons de retraite, en est la dernière illustration - met par contrecoup en lumière le désintérêt croissant pour la campagne électorale. Selon un sondage « Le Match de l'exécutif » pour Paris Match publié le 1er février, seuls 52 % des Français s'intéressent à l'élection présidentielle, contre 78 % en 2017. Une réalité à laquelle n'échappent pas les libraires : « Le rayon politique est moins fort qu'en 2021, qui était pourtant une année sans élection, s'étonne même Anne Martelle, pour le SLF. On ne sent pour le moment aucun enthousiasme pour une campagne qui tarde à décoller. » Seul un bon client peut changer la donne : en tournée l'automne dernier pour la promotion d'Affronter (Stock), François Hollande a dédicacé son livre dans une trentaine de librairies, vendant environ 150 exemplaires à chaque déplacement, selon son éditeur. Mais il est vrai que l'ancien président de la République n'est (pour l'instant) candidat à rien.

Contrepoint humoristique

En réponse à ce faible engouement, les librairies tendent à consacrer moins d'espaces réservés aux livres politiques. Quand elles ne les retirent pas purement et simplement des tables : c'est le cas de la librairie Thuard, au Mans, qui abandonne l'idée d'une table thématique d'ouvrages relatifs à la campagne. « Habituellement, nous rassemblons les livres politiques bien en vue dans un espace central situé au rez-de-chaussée de la librairie, mais on ne sent pas de réelle demande cette année, souligne Anne-Sophie Thuard. C'est la première fois que nous y renonçons. En 2017 et lors des élections précédentes, nous avons toujours réservé un espace à la campagne. » Bien plus dynamiques, ce sont les livres en lien avec les thématiques du féminisme et plus globalement de la féminité qui bénéficient en ce début d'année de l'espace central. La politique, elle, est reléguée à un modeste contrepoint humoristique avec le placement à côté des caisses du petit livre de Stéphane Garnier, Perles de politiques : le retour (First), vendu 2,99 euros.

Ce positionnement minimaliste est depuis longtemps celui de Gilles Bérat. Propriétaire du Roi Lire, à Sceaux (Hauts-de-Seine), le libraire indique ne « jamais » consacrer de table à l'élection présidentielle. « La clientèle qui vient en librairie cherche à comprendre, mais pas à s'informer », explique-t-il. « On ne prévoit jamais rien de particulier en année électorale, abonde Bertrand Le Douarec, gérant de La nouvelle librairie, à Saint-Brieuc (Côtes-d'Armor). Élection ou non, les lecteurs continuent de se déplacer. Il reste difficile d'établir un lien entre une baisse ponctuelle d'activité et le calendrier électoral. »

La source média référencée est manquante et doit être réintégrée.

Évidemment, tous les libraires ne sacrifient pas à la tradition : malgré des ventes « confidentielles », la librairie du Marais, à Mayenne, continue de proposer une table spéciale pour l'élection présidentielle. « Il n'y a quasiment pas de demande, la politique n'est pas un sujet qui mobilise, reconnaît pourtant Olivier Dorgère. Les personnes qui souhaitent s'informer sur le sujet se tournent vers les médias mais n'ont que rarement recours au livre. » À la librairie Ici, à Paris, Élodie Murzi a quant à elle opté pour une solution hybride : « Plutôt que de nous positionner de manière explicite sur l'élection, nous avons privilégié une table à l'intersection de plusieurs champs du débat public. » Les ouvrages de sociologie côtoient ainsi les essais d'anthropologie, d'économie ou d'histoire et noyautent quelques rares titres purement politiques. Un choix commercialement payant qui permet à la librairie de ne pas bouleverser son agencement dans un laps de temps relativement court.

Rencontres et débats

Rares sont en effet les librairies qui trouvent une utilité à repenser leur espace dans les mois qui précèdent le scrutin : « La période électorale constitue un moment important de réflexion et de débat public, mais pas forcément de l'activité », concède Fabrice Domingo, propriétaire de la librairie Terra Nova, à Toulouse. En croissance régulière depuis plusieurs années, le commerce a pour habitude de ne pas vendre de livres d'hommes ou de femmes politiques et de privilégier les titres « invitant à la réflexion ». En avril, Terra Nova prévoit de faire « un pas de côté » avec une vitrine consacrée à l'Algérie dans le cadre du 60e anniversaire de l'indépendance de l'ancienne colonie française. « Les questions postcoloniales et de l'immigration écrasent le débat. Nous profitons de l'actualité algérienne pour revoir notre vitrine et proposer des tables thématiques. Nous organiserons aussi une série de rencontres », annonce Fabrice Domingo.

À l'instar de Terra Nova, la plupart des libraires ne se laissent pas dicter leur programmation par l'actualité électorale. À la Librairie du Marais, Olivier Dorgère s'organise « en fonction des arrivages du moment ». « Je n'ai pas encore décidé des thématiques des tables des prochains mois, précise-t-il. La seule dont je suis sûr concerne le Festival du premier roman de Laval, dont nous sommes la librairie référente. » Chez Ombres Blanches, le principe est déjà d'organiser des rencontres et débats chaque jour autour d'un thème différent (littérature, sciences humaines...). « Période électorale ou non, nous faisons notre travail de libraire », résume Emmanuelle Sicard. Enfin, à la librairie Martelle d'Amiens, les dédicaces sont « en stand-by » jusqu'à la fin du mois de mars, mais c'est uniquement pour raison sanitaire. « Quand nous les reprendrons, nous privilégierons les ouvrages de littérature jeunesse ou adulte et les livres pratiques tournés vers le bien-être », anticipe Anne Martelle. Un programme en aucune façon dicté par l'actualité politique.

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