Né à Bagdad en 1973, Abbas Khider, étudiant, a été emprisonné par la police de Saddam Hussein pour "raisons politiques". Libéré en 1996, il a fui l’Irak et erré en clandestin avant de s’établir en Allemagne. Il y a achevé ses études, s’est installé à Berlin et est devenu un écrivain reconnu, en langue allemande.
L’histoire du héros de Lettre à la république des aubergines, Salim, ressemble, à la base, un peu à la sienne. Arrêté, torturé, emprisonné en 1997 pour avoir lu des "livres interdits" à l’université, il parvient à s’enfuir grâce aux relations de son oncle, gagne d’abord la Syrie, trop proche de l’Irak et donc trop dangereuse, puis la Libye. le voici à Benghazi, où, comme nombre de ses compatriotes, il se fait ouvrier, exploité, pour survivre. Il se languit de son pays et de son amoureuse, Samia, une chrétienne kurde, à qui il adresse, en 1999, une longue déclaration, pleine de nostalgie. Mais à aucun moment il n’envisage de la retrouver, et que ce qu’il nomme leur "histoire mésopotamienne", entre deux jeunes de confession, de milieu et d’origine différents, séparés par la barbarie, se termine bien.
Pour faire parvenir sa missive à sa belle, Salim a recours à un trafic de courrier vers l’Irak, onéreux - il lui en coûte 200 dollars, et 50 de plus si le pli parvient à destination ! - et risqué, voire rocambolesque. La lettre va voyager durant une semaine, jusqu’au Caire dans le taxi de Haytham, puis, par l’intermédiaire de Majed, l’agent de voyages, partir pour Amman, en Jordanie, dans le camion de Latif, et arriver enfin à Bagdad. Là, elle est lue par Kamal, un pauvre gars de Saddam City, le quartier le plus déshérité de la ville, refuge des chiites, des Kurdes, devenu un flic corrompu, un maître chanteur, préposé au service du courrier. Il alerte son supérieur, le colonel Ahmed, le "lion blond", un "ami du Président", un ponte des services secrets, à qui cette affaire paraît louche. Samia risque d’être arrêtée. Mais en fait, elle ne lira jamais sa lettre : grâce à Miriam, la femme du colonel, décidée à la sauver, on apprend qu’elle aussi a fui l’Irak deux ans auparavant.
Avec beaucoup d’habileté, Abbas Khider détourne le genre du roman épistolaire : à sens unique, avec une seule lettre, la vraie héroïne du roman, dont chacune des tribulations constitue un chapitre. C’est drôle et triste à la fois, et l’évocation des dictatures délirantes de Kadhafi et de Saddam Hussein très réussie. C’est aussi un chant d’amour au "petit peuple d’Irak", martyrisé mais "qui sait rire de tout". De l’embargo imposé par les Etats-Unis, par exemple, lequel avait transformé le pays en "république des aubergines", le seul légume qu’on y trouvait : qui sait si, par rapport à aujourd’hui, ce n’était pas "le bon temps" ? Jean-Claude Perrier
