22 AOÛT - ROMAN France

A 40 ans et des poussières, Paul Steiner est parti de chez lui en emportant ses vêtements, son ordinateur et quelques livres. Il a laissé sa maison, ses enfants, Manon et Clément, qu'il voit désormais un week-end sur deux, et sa femme, Sarah, qui l'a mis à la porte et semble resplendir depuis leur séparation. Fan du jeu d'attaque du tennisman Stefan Edberg, Paul est écrivain et scénariste. On lui doit dix romans : des "livres de cogneurs de fond de cours, solides mais dénués de grâce, laborieux et pesants". Le narrateur des Lisières essaye d'arrêter le whisky et les médicaments, mais pas le vin ni la bière. Car Paul lutte avec une vie "bâtie sur du sable", avec la dépression, lui qui fut un gamin de 10 ans ayant déjà envie de mourir. Il cherche à s'effacer, à se détruire, persuadé d'avoir tout perdu.

Il lui faut quitter la Bretagne, la Côte d'Emeraude où il s'est installé après avoir vécu des années à Paris. Tourner momentanément le dos à une ville au bord de la mer, entièrement vouée au tourisme, où il pratiquait le kayak et se baignait dans une eau à 14 °C. Direction la banlieue sud de son enfance et de son adolescence, au volant de sa Renault Scenic. Paul a grandi à V., près de la cité des Bosquets, au sein de la classe populaire, dans une France "métisse, plurielle, complexe, mutante, mixte, bigarrée". Originaire d'Alsace, son père est un chef d'atelier en retraite, taiseux et fou de cyclisme. Sa mère, qui a toujours vécu dans l'idée du sacrifice, se trouve à l'hôpital suite à une fracture du fémur.

C'est l'occasion pour Paul de reparler à son frère aîné avec lequel il s'est toujours opposé, François, un vétérinaire marié à une avocate fiscaliste. Et aussi de retrouver les amis perdus de vue. Amis qui sont tous en prise avec le monde réel, avec la ronde des petits boulots, le chômage, le manque d'argent. Dans les parages, il y a aussi toujours Sophie. Au lycée, elle avait un amant de dix ans plus âgé qu'elle. Paul et elle étaient pourtant inséparables, partageaient les mêmes rêves, la même musique...

Ambitieux et parfaitement réussi, Les lisières tient d'un bout à l'autre par le regard et le questionnement de ce Paul Steiner. Un écrivain dupe de rien, et encore moins de son succès, qui porte le prénom des héros de Jean-Paul Dubois et qui n'est pas sans ressemblance avec Olivier Adam. L'auteur de Je vais bien, ne t'en fais pas (Le Dilettante, repris en Pocket) et d'A l'abri de rien (L'Olivier 2007, repris en Points) parle, avec le lyrisme qu'on lui connaît, de fièvres, de blessures, des liens qui nous unissent ou nous désunissent, de notre part manquante.

Adam reprend ici les thèmes qui lui sont chers tout en élargissant son registre. Il vient d'accoucher d'un livre engagé, profondément de gauche. Un superbe roman de génération, une interrogation sur l'époque contemporaine, après la tragédie de Fukushima et au moment de la montée de Marine Le Pen. Sa plus grande réussite à ce jour, et de très loin.

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