Vitrines brisées, façades souillées de messages haineux, harcèlement… Depuis plusieurs mois, les librairies indépendantes subissent régulièrement des actes de vandalisme et de dégradation. Ces atteintes à la liberté de création et de diffusion sont le plus souvent le fait de groupuscules se réclamant de l'extrême droite. Elles ont, à juste titre, suscité l'indignation d'une filière du livre consternée de voir des lieux de pensée et d'échange pris pour cible. Mais une fois passée la sidération médiatique et le choc symbolique, une autre réalité s'impose : celle des coûts matériels et humains que ces librairies, déjà fragilisées, doivent assumer.
« Ce n'est pas seulement la culture qui est visée, mais l'existence même des personnes queers »
Pour ces commerces culturels, les montants de la remise en état peuvent rapidement s'envoler. À Nantes, la librairie queer Les Vagues, dont la vitrine a été saccagée en mai dernier à la veille d'un défilé néofasciste, a ainsi évalué le préjudice à 19 375 euros. « Notre assurance a couvert l'urgence, dont la pose de panneaux de bois provisoires, mais les nouvelles vitrines ont dû être réalisées sur mesure. Nous ne souhaitions pas réinstaller un vitrage aussi fragile », explique Amandine Heulard, cofondatrice de la librairie. Si l'assurance a versé 4 000 euros pour le remplacement, la librairie a néanmoins dû assumer un reste à charge de 700 euros. À cela se sont ajoutées de nombreuses contraintes d'aménagement : recours à un architecte pour modifier la façade, refonte du rideau de devanture et de l'enseigne, devenues inadaptées, retouches de peinture…
Les Vagues à Nantes.- Photo DRPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
Au total, le montant réel des travaux s'est élevé à 12 675 euros. Une somme couverte grâce à la solidarité de la clientèle, à l'initiative d'un financement participatif (14 235 euros) et une aide exceptionnelle de la Drac (3 000 euros). « Je crois que cela a contribué à éveiller le grand public à ce qui se passe aujourd'hui en France. Ce n'est pas seulement la culture qui est visée, mais l'existence même des personnes queers », souligne Amandine Heulard, précisant que la mobilisation a été telle que la librairie a réalisé des performances proches, voire supérieures, à celles des fêtes de fin d'année.
Le temps long des assurances
À Paris, la librairie féministe Violette and Co a rencontré une situation comparable. Ciblée depuis août 2025 par plusieurs attaques ayant mené à la dégradation de deux vitrines à l'acide, elle a dû engager un long processus d'expertise avant de pouvoir entreprendre les réparations. « Les processus sont très longs dans la mesure où nous sommes très prises par le quotidien et comme il s'agit de gros montants, l'assureur a fait venir plusieurs experts pour réaliser les constats », explique Lu, salariée et cogérante. L'équipe de libraires a finalement opté pour un remplacement complet de ses vitrines anti-casse, estimé à 10 400 euros. À ce jour, la totalité des frais engagés n'a pas été complètement remboursée par l'assurance. Même cheminement pour la librairie Les Jours heureux à Rosny-sous-Bois, dont la serrure a été obstruée à la colle en juin 2025, la veille d'une rencontre avec le photographe Martin Barzilai, auteur de Nous refusons. Dire non à l'armée en Israël (Libertalia).
Quelques jours plus tard, un message injurieux a été gravé à l'acide sur la vitrine. La librairie a pris en charge le changement de serrure (500 euros), la franchise étant équivalente. Comme pour Les Vagues, Les Jours heureux a bénéficié d'un large soutien, permettant de couvrir cette dépense, voire d'anticiper la suivante. Le remplacement des vitrines est estimé à près de 3 000 euros, mais les démarches n'ont pas encore été engagées. « Nous avons préféré attendre, au cas où une nouvelle attaque surviendrait, afin d'éviter de payer la franchise à deux reprises », explique la libraire.
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Au-delà des dégâts matériels, ces attaques peuvent également perturber l'activité de ces commerces déjà peu rentables. Fermetures temporaires, perte d'exploitation, reports d'événements : leur fonctionnement est directement affecté. « Nous sommes restés fermés toute une journée : il a fallu contacter l'assurance, aller au commissariat pour porter plainte, changer la serrure. Ce jour-là nous avons perdu une journée de chiffre d'affaires », témoigne Corisande Jover, la gérante des Jours Heureux.
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À Violette and Co, cinq jours de fermetures ont été nécessaires : trois en août puis deux entre janvier et février. « Dès que nous communiquions, nous recevions une immense vague de soutien, mais cela rendait l'activité très intense : entre la communication, le juridique, la sécurité, la manutention, le conseil… Cela a entraîné beaucoup de retard, de la gestion courante jusqu'aux projets de fonds », confie Lu.
Une surcharge de travail également vécue par la librairie parisienne Petite Égypte, taguée à l'acide en novembre 2025 et qui, en raison du nettoyage, des échanges avec la clientèle et des sollicitations médiatiques n'a pas encore pu entamer les démarches pour le remplacement de sa vitrine.
Que fait la police ?
Chaque étape comme chaque euro consacré à la résolution de ces incidents sont ainsi autant de ressources détournées de la gestion et de l'animation des librairies. « J'ai passé de nombreuses heures à relancer le commissariat pour suivre l'enquête. J'ai même dû contacter la députée pour que les images de vidéosurveillance de la rue soient consultées. Mises bout à bout, ces démarches nous ont empêchés de travailler correctement pendant près d'un mois », abonde Corisande Jover.
Et ces efforts se traduisent rarement par des résultats concluants. À ce jour, aucune des enseignes ayant porté plainte n'a vu son affaire aboutir. Les procédures engagées par la librairie Violette and Co après des dégradations et des faits de harcèlement en ligne en août 2025 ont même été égarées, selon le parquet, qui a d'ailleurs classé sans suite la perquisition subie par la librairie en janvier dernier au prétexte de la commercialisation du livre de coloriage From the River to the Sea.
En Dordogne, la librairie Les Bullivores, dont les trois vitrines ont été brisées au lendemain des élections législatives de 2024, dénonce un traitement minimisant. « La police n'a pas vraiment voulu considérer que cette attaque était de nature politique, la qualifiant d'acte de vandalisme », explique sa dirigeante, Marine Gil.
Les Bullivores en Dordogne.- Photo DRPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
Souvent laissées seules face à ces attaques, avec un soutien jugé insuffisant des autorités, les librairies sont contraintes de s'organiser par elles-mêmes. Non sans inquiétude ni crainte de représailles. Pour Violette and Co, la répétition et la violence des différentes attaques ont été traumatiques. « Encore aujourd'hui, le premier réflexe en arrivant est de vérifier qu'il n'y a pas de nouvelles dégradations ou de lettres de menaces », confie Lu. La structure évoque ainsi une « hypervigilance », mais aussi de la peur et du stress, des charges émotionnelles « que nous n'avions pas anticipées et qui sont extrêmement épuisantes ». Au sein de l'équipe, deux mois d'arrêts de travail cumulés ont dû être pris dans ce cadre.
La librairie, via son statut de SCOP, a également mis en place plusieurs dispositifs de soutien. Après les événements d'août, deux groupes de parole de deux heures, décomptés du temps de travail et d'une valeur de 300 euros chacun, ont été proposés. Après la perquisition, deux séances d'accompagnement gratuit ont également été menées par une association de psychologues. En complément, la librairie a décidé de prendre en charge jusqu'à trois séances (60 euros/séance) de suivi psychologique individuel ; deux salariées en ont déjà bénéficié.
Offerte par une cliente, une caméra est désormais installée dans la librairie. Un procédé plus radical auquel Amandine Heulard de la librairie Les Vagues a également recouru, investissant jusqu'à 2 400 euros dans un système de vidéosurveillance. « C'est dissuasif donc plus rassurant parce que les dégâts ont été matériels mais ils auraient pu être humains. La vidéosurveillance donne le sentiment, peut-être superficiel, de ne pas être seul dans la librairie », explique la gérante.
À Marseille, la librairie associative Transit, visée à deux reprises fin 2025, a adopté une approche préventive. L'espace a été réorganisé pour mieux protéger le public lors des rencontres et la présence simultanée de deux salariés dans la boutique est désormais systématique. « Nous avons également la chance d'avoir un avocat qui suit pour le moment gracieusement notre dossier », ajoute son cofondateur, Michel Touzet, précisant que la librairie a rejoint un collectif de professionnels du livre. « Nous nous sommes concertés et nous avons convenu que, dans ce type de situation, il fallait systématiquement porter plainte pour conserver une trace de ce qui a pu se produire et pour contraindre le lancement d'une enquête », poursuit-il.
La branche Métiers du livre du syndicat Sud Culture Solidaires s'est également saisie du sujet. Outre la publication d'un « guide d'autodéfense contre l'extrême droite », il a mis à disposition des librairies concernées l'avocat Maître Thibault Lafocarde, déjà engagé dans la défense de Violette and Co. Une manière de documenter et de rendre visibles des attaques qui, pour beaucoup, s'inscrivent dans un climat politique préoccupant.




