Un revenant. Quarante-trois. Quand une personne lui présente ses condoléances, c'est le chiffre qui vient à l'esprit de Siri Hustvedt pour matérialiser le décès de Paul Auster : « Quarante-trois ans. Voyez-vous, nous étions ensemble depuis quarante-trois ans. » Journal de deuil, Ghost Stories évoque l'avant et l'après 30 avril 2024, date à laquelle l'écrivain s'est éteint dans la bibliothèque de sa maison de Brooklyn, entouré de ses proches. « Perdue dans le temps », celle qui reste assemble les fragments d'une vie passée, de sa rencontre un soir de février 1981 avec le « bel homme en veste de cuir noire », « un cigare ou une cigarette entre ses doigts », à l'annonce du cancer qui allait le lui ravir. Dans ce texte, le plus personnel qu'elle ait écrit, Siri Hustvedt mêle ses réflexions sur le deuil, les mails envoyés aux amis du couple donnant des nouvelles de « Cancerland », des notes consignées tandis que la maladie progresse, et les lettres que Paul Auster avait entrepris d'écrire à l'attention de son petit-fils, Miles, qui auraient dû constituer sa dernière œuvre, restée inachevée. Le « temps perdu » fait écho au « temps imaginé », à tous ces instants de vie qui ne seront pas partagés. « Je pense que tu es le meilleur et il est très triste de perdre le meilleur », lui avait écrit Siri Hustvedt au début de leur relation, quand Paul Auster était retourné vivre auprès de son ex-épouse et de leur fils, dans une lettre dont certains passages font écho à la séparation, cette fois inexorable, après quatre décennies d'amour.
Explorant la manière dont sa propre temporalité et chaque geste se voient bouleversés par le deuil (« Je grimpe dans une baignoire à moitié remplie et m'avise que j'ai oublié de retirer mes chaussettes »), Siri Hustvedt décrit l'étrangeté d'un quotidien qui lui échappe, les objets laissés derrière lui par le défunt, l'odeur des cigares Schimmelpenninck qu'il fumait. Dans la maison de Brooklyn, rien n'a changé et pourtant tout a changé, tout a été transformé par l'absence, par cette vérité « insupportable » qui « doit être supportée ». Élégie au disparu, Ghost Stories n'est pas, comme le précise son autrice, une « biographie de l'abîme », car la joie des années ensemble et leur complicité intellectuelle l'emportent sur le crépuscule. « Je veux être un revenant » lui avait dit Paul Auster peu de temps avant son décès, une dernière volonté que Siri Hustvedt exauce dans ce texte somptueux, d'une émotion jamais obscène, intime mais jamais impudique. « Il voulait être un revenant, et maintenant il en est un », pour elle, pour ses lecteurs et pour ceux de Paul Auster.
Ghost Stories
Gallimard
Traduit de l'anglais (États-Unis) par Frédéric Joly
Tirage: 25 000 ex.
Prix: 24 € ; 432 p.
ISBN: 9782073132758
