Rentrée littéraire 2021

Yamen Manai, « Bel abîme » (Elyzad) : Comme un chien

Yamen Manai - Photo © ODILE MOTELET

Yamen Manai, « Bel abîme » (Elyzad) : Comme un chien

Dans un monologue plein de rage, le talentueux Yamen Manai imagine la passion salvatrice et désespérée d'un adolescent tunisien pour son chien. Tirage à 5000 exemplaires.

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Par Véronique Rossignol,
Créé le 06.09.2021 à 16h00,
Mis à jour le 06.09.2021 à 19h37

Bel abîme est une histoire d'amour et de colère. Le quatrième roman chez Elyzad de Yamen Manai, auteur du remarqué L'amas ardent (2017) - prix des Cinq continents de la francophonie, Grand Prix du roman métis... - est le monologue rageur d'un garçon de 15 ans attendant en prison de passer devant le juge après avoir tiré sur plusieurs personnes dont son propre père. C'est une fable contemporaine qui, derrière la passion fusionnelle entre un adolescent et sa chienne, raconte l'amour désespéré, nourri de fougue mais accablé d'injustice et d'impuissance, pour un pays, la Tunisie, où l'écrivain, Parisien d'adoption, est né en 1980. Face à son avocat commis d'office et à un expert psychiatre qui tentent de comprendre les raisons de son geste, l'adolescent encore ivre de vengeance et sans regrets, se souvient de la rencontre qui a illuminé sa vie.

De son amour fou pour Bella, une chienne de rue qu'il a recueillie, choyée, en cachette d'abord puis contre l'avis de tous. Bella qui l'a sauvé à son tour en lui a insufflant son « élan vital », lui donnant force et confiance alors qu'il était encore un enfant opprimé par son despote de père sous le silence soumis de sa mère, un collégien « frêle et gringalet », bon élève et lecteur, poussant dans une banlieue de Tunis, cerné par la pauvreté et les ordures. Il aboie son chagrin inapaisable devant la chaîne de trahisons, le piège imaginé par ses parents, qui ont condamné Bella comme tous ces chiens, qualifiés « d'animaux impurs » par les musulmans fondamentalistes, liquidés en masse dans le cadre d'une campagne nationale d'abattage destinée à combattre... la rage.

Au-delà de leur sort, il y a l'humiliation du plus faible qui conduit en bout de chaîne au mépris de la vie animale, les promesses politiques déçues, le futur pollué d'une jeunesse abandonnée, cette main des hommes - « le privilège de notre espèce » - que l'on éduque dès l'enfance à tenir les armes. « Les gouffres que la violence des grands avait creusés à l'intérieur de nous étaient de véritables trous noirs que rien ne rassasiait. » Il y a cette fièvre justicière qui s'empare des esprits, pour le pire. Mais aussi, au fond du ressentiment amer et sans pitié de l'adolescent, l'espoir que tant qu'il y aura des chiens et des livres à aimer, tout n'est pas perdu. Qu'en leur compagnie, l'abîme sera toujours plus beau.

Yamen Manai
Bel abîme
Elyzad
Tirage: 5 000 ex.
Prix: 14,50 € ; 112 p.
ISBN: 9782492270444

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