Marché de la BD et du manga

Ahmed Agne : « Le changement est profond et irréversible »

Ahmed Agne, Cofondateur de Ki-oon - Photo Olivier Dion

Ahmed Agne : « Le changement est profond et irréversible »

Symbole de la progression impressionnante du manga en France, la maison indépendante Ki-oon s’était fixée un objectif une progression de 30 points sur l’année. Or, à fin novembre, elle était en croissance de 157,1%. Ahmed Agne, son cofondateur, revient sur ce phénomène qui marque selon lui, une mutation radicale du marché.

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Par Benjamin Roure ,
Créé le 27.01.2022 à 15h40

Porté par vos séries phares My Hero Academia et Jujutsu Kaisen, et un marché en ébullition, aviez-prévu de monter si haut ?

Personne n’aurait pu anticiper un tel déréglement climatique ! Nous avons atteint la 4e place de l’édition BD en volume. Mais ce qui est inédit, c’est que nous devançons de nombreux éditeurs de BD en valeur également. Mais je veux aller contre l’idée reçue cette vague ne seraient due qu’à une poignée de blockbusters. Oui, My Hero Academia et Jujutsu Kaisen sont des succès – cette nouvelle série a ainsi vendu plus de 1,5 million d’exemplaires en un an et demi. Mais le reste du catalogue est dans cette dynamique. Beastars progresse de 40%, Les Carnets de l’apothicaire, qui ne rentre pas dans les canons du manga d’aventures classique, est notre meilleur lancement de l’année. Les Chefs d’œuvre de Lovecraft performent mieux à chaque sortie, et même une série terminée depuis longtemps comme A Silent Voice grimpe à la septième place de nos écoulements.

Le manga est-il devenu un marché de fonds ?

C’est le cas pour Ki-oon. Nos nouveautés pèsent entre 15 et 20% du CA contre 50 et 60% auparavant. Disposer de deux séries fortes à tomaison importante joue beaucoup : ce sont quelque 270000 tomes 1 de My Hero Academia et presqu’autant pour le tome 1 de Jujutsu Kaisen qui ont été vendus cette année… Mais la résurgence de titres anciens montre que le catalogue attire à la fois des fans voulant découvrir d’autres séries et des nouveaux lecteurs.

De nouveaux éditeurs, de toutes tailles, se lancent et la concurrence sur l’achat de licences s’accentue. Jusqu’où peut-elle aller ?

On est obligé de monter les offres financières, de muscler nos plans marketing, mais cela engendre des risques. Des maisons installées peuvent encaisser quelques gros revers, mais les plus fragiles, qui n’ont pas la trésorerie nécessaire, pourraient souffrir. Cette concurrence accrue entraînera de la la casse pour certains, mais elle ne sera pas structurelle, et on ne perdra pas de lecteurs : l’écosystème du manga est trop bien installé désormais pour qu’il implose.

Compte tenu de cette inflation de l’activité, Ki-oon a-t-il besoin de renforcer ses équipes ?

Depuis six ans, nous maintenons la stabilité de notre production entre 110 et 115 titres annuels, et cela nous convient. Nous n’avons donc pas forcément besoin de multiplier les équipes. En revanche, nos résultats nous permettent d’anticiper des développements. Ainsi, nous recrutons un troisième éditeur pour notre bureau japonais, avant sans doute un quatrième. Une grande partie de nos investissements se font là-bas actuellement, car nous sommes en sous-effectif pour absorber tous les projets proposés.

Cette stratégie de création originale initiée voilà plusieurs années porte-t-elle ses fruits ?

En ouvrant un bureau au Japon, nous ne visions pas à faire mieux que les éditeurs locaux, ce qui est impossible. Nous souhaitons offrir une alternative, une vision éditoriale différente, pour pousser des projets qui pourront ensuite entrer dans les circuits de production. Financer la création est bien plus coûteux qu’acheter des droits, donc nous visons clairement l’international pour rentrer dans nos frais. Et le Japon en particulier, car c’est son écosytème qui permet de développer un titre en cas de succès. Nous avons passé un cap en vendant plusieurs de nos créations à des éditeurs japonais, comme L’Eden des Sorcières, Leviathan ou le manga français Outlaw Players. Mais la plus belle consécration à ce jour est Tsugumi Project, qui a été acheté par Kodansha et fait partie des meilleurs lancements seinen de l’année. Et nous sommes sollicités par plusieurs studios pour une adaptation. Cette dynamique est vertueuse et va nous ouvrir beaucoup de perspectives.

Pour vous, le changement du marché est durable et profond.

Il est profond et grave, d’une certaine manière, car il est irréversible. La culture s’est mondialisée, les investissements sur l’animation japonaise sont colossaux. Sony a racheté Crunchyroll. Netflix, Amazon et Disney s’y lancent massivement. Les éditeurs de BD franco-belge vont avoir la partie très dure, car l’écosystème nippon, qui va largement au-delà du simple album papier, est extrêmement complet et redoutablement efficace. Il est peut-être déjà trop tard pour un changement de paradigme.

Ne désirez-vous pas publier davantage d’auteurs français ?

Si, mais la grande majorité de notre création restera japonaise car c’est l’ADN de Ki-oon et les liens avec les éditeurs japonais sont au cœur de notre stratégie. C’est donc le moment d’accélérer nos investissements et de dépasser notre condition de simple acheteur de licences. Nous devons être capable de proposer nos séries à Disney, Toho ou Netflix. La création originale doit nous permettre de passer du succès local d’un éditeur local et à un succès mondial d’un éditeur mondial. Pour moi, créer des séries ainsi est l’avenir du manga en France.

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