Manifestation

Angoulême, ton univers impitoyable

Photo OLIVIER DION

Angoulême, ton univers impitoyable

Après les polémiques qui ont émaillé sa dernière édition, les éditeurs ont menacé le Festival d’Angoulême de boycott, la ministre de la Culture a lancé une médiation et des négociations se sont ouvertes. Mais les dissensions sur l’avenir de la manifestation perdurent dans ce Dallas charentais, à quatre-vingt-deux jours d’un 44e festival dont la tenue est toutefois confirmée, du 26 au 29 janvier.

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Par Anne-Laure Walter,
Créé le 04.11.2016 à 00h00,
Mis à jour le 04.11.2016 à 07h36

Le climat autour du Festival d’Angoulême évoque Dallas. A défaut de ranchs, on aurait les grandes tentes abritant auteurs et éditeurs de bande dessinée. Scandales, luttes de pouvoir, négociations opaques, familles qui se déchirent… Ses rebondissements sont dignes des 367 épisodes de la série américaine. Et comme pour Dallas, si l’on n’a pas été assidu, on est un peu perdu à l’approche de la saison 44, prévue du 26 au 29 janvier prochain.

Dans les allées de l’édition 2015. - Photo OLIVIER DION

Dans les épisodes précédents…

Samedi 30 janvier 2016, cérémonie de clôture du 43e festival. L’animateur fait une blague et remet les "fauves", les prix du festival, à des albums piochés dans la sélection officielle, qui mettent en scène des félins. Il déroule ensuite le vrai palmarès. Trop tard : la plupart des primés ont cru à leur récompense et des auteurs étrangers ont même été prévenus de leur victoire. "Après la polémique sur la sélection du grand prix qui ne comprenait pas de femmes, ça a été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase", commente un éditeur qui ne veut pas être cité. Ce sera le cas de la plupart de nos interlocuteurs. A l’issue de cette édition catastrophe, Guy Delcourt, président du groupe BD du Syndicat national de l’édition (SNE), convainc ses confrères de faire un acte fort. Il contacte aussi le Syndicat des éditeurs alternatifs (SEA) et, le 23 février dans un communiqué, 41 éditeurs menacent de ne pas participer à la prochaine édition si "une refonte radicale n’est pas mise en œuvre". Car les problèmes de communication et d’organisation s’accumulent, qui montrent un manque de vision stratégique de son opérateur 9e Art+, selon les éditeurs. Ceux-ci, rejoints par les auteurs du Snac BD, demandent à la ministre de la Culture "de nommer un médiateur afin de mener à bien, de toute urgence, cette refondation". Jacques Renard débute fin mars une médiation qui se tiendra jusqu’à la fin novembre.

Episode 1 - Sauver la 44e

Le temps presse. Surtout que le gouvernement n’a pas besoin d’un boycott d’une grande manifestation populaire à trois mois de la présidentielle. Le premier volet de la médiation a pour objectif le maintien de l’édition 2017, du 26 au 29 janvier. Avant l’été est créé un comité de concertation réunissant au ministère des représentants du SNE, du SEA, du Snac BD, du Collectif des créatrices et 9e Art+. "C’est la première année que l’on se retrouve tous autour d’une table, auteurs compris, entre professionnels", note l’auteur Marc-Antoine Boidin (Snac BD). La création du comité et sa première mesure, l’introduction de la parité dans les jurys, entraînent la levée de la menace de boycott.

Episode 2 - Angoulême "no go zone"

Le festival aura bien lieu, mais dans une version un peu réduite. "Nous courons après le temps", martèle Franck Bondoux (9e Art+), le délégué général du festival, même si plusieurs éditeurs ont pris dès le printemps les devants pour négocier des expositions en direct. La médiation a "considérablement ralenti la préparation de l’édition 2017". Il espère que de tout cela sortira "une meilleure articulation dans la relation entre les professionnels et le festival, une forme de dialogue qui s’inscrit dans la résilience". Le directeur de 9e Art+ court aussi après les sponsors. Les controverses ont entraîné une "destruction de valeur autour de l’événement", admet-il. Les partenaires privés n’ont pas forcément envie d’accoler leur marque à une manifestation autour de laquelle la polémique peut exploser à tout moment. Pour eux, Angoulême s’apparente à une "no go zone" selon la formule d’un partenaire, comme ces quartiers de l’est parisien où, pour Fox News, la police ne met plus les pieds.

En chiffres

• 200 000 visiteurs au FIBD

• 15 expositions en 2016

• 134 rencontres en 2016

• - 5% de baisse des subventions publiques entre 2008 et 2016

• 249 euros le mètre carré équipé au festival contre 260 euros à Livre Paris (pour les adhérents SNE)

Quelques indiscrétions sur le programme 2017

Les remous qui ont suivi la dernière édition du Festival d’Angoulême et le lancement de la médiation ont retardé la préparation de la prochaine, du 26 au 29 janvier 2017. Elle a pourtant démarré dès mars. Si la programmation et la sélection des prix ne seront dévoilées que le 9 décembre, lors de la traditionnelle conférence de presse, Livres Hebdo a obtenu confirmation de plusieurs points forts de l’affiche 2017. La manifestation accueillera deux invités d’honneur : la mangaka japonaise Mari Yamazaki, auteure de Thermæ Romæ (Casterman), pour sa nouvelle série consacré à Pline l’ancien, et l’Américain Daniel Clowes qui vient de publier Patience (Cornélius). Une douzaine d’expositions sont prévues. Après Morris l’an passé, la Cité internationale de la bande dessinée et de l’image accueillera une expo consacrée à Will Eisner, le père du roman graphique, créateur du Spirit et théoricien de la bande dessinée, mort en 2005 et dont les derniers albums ont été publiés par Delcourt dans la collection "Contrebande". Le Belge Hermann, grand prix de l’édition 2016 et président de celle de 2017, aura, comme tout président, sa rétrospective. Cent soixante œuvres originales sont attendues. Dupuis, qui édite sa série Jeremiah (34 albums) et huit albums "d’auteur" sous le label "Aire libre" en profite pour revenir à Angoulême après cinq ans d’absence, d’autant qu’un autre personnage incontournable de son catalogue, Gaston Lagaffe, y fêtera ses 60 ans avec une autre exposition. Enfin, l’Asie, déjà honorée par le grand prix à Otomo en 2015 et la venue de Mari Yamazaki, le sera encore avec une rétrospective consacrée à Kazuo Kamimura (Le club des divorcés, Kana) avec 150 œuvres originales venues du Japon.

Episode 3 - Un pacificateur

Le 5 septembre au soir, l’ensemble des services de presse des maisons d’édition reçoit la composition des nouveaux comités de sélection (ado-adulte et jeunesse) des prix du festival. "Le médiateur et 9e Art+ ont joué le jeu", se félicite Jeanne Puchol, du Collectif des créatrices. Parité et présence des auteurs, mais aussi la nomination au 1er septembre d’un directeur artistique, poste partagé entre trois personnes depuis le départ de Benoît Mouchart pour Casterman en 2013. Stéphane Beaujean incarnera le festival, fera les arbitrages entre les demandes de la profession et la programmation. Le controversé Franck Bondoux - sa plaquette couleur à la gloire de l’action de 9e Art+, envoyée à tous les éditeurs à la rentrée, a fait grincer des dents - n’est plus le seul interlocuteur.

Episode 4 - Une nouvelle structure

Si Franck Bondoux a, en dix ans, pris le pouvoir, avec des passages en force retentissants comme la réforme du grand prix en 2013 et le dépôt des marques du festival en 2014, c’est que, face à lui, l’association historique qui le mandate en tant que propriétaire du festival ne dispose pas de cadres solides. Déjà en 2015, la renégociation du contrat qui l’unit à 9e Art+ avait obligé les contributeurs du festival à tirer la sonnette d’alarme (1). En vain. Franck Bondoux avait obtenu une reconduction de son contrat jusqu’en… 2027. Pour mettre fin à ces dysfonctionnements, la médiation préconise une réforme de la gouvernance. "Il manquait une dimension, regroupant les contributeurs", explique Guy Delcourt. Au point d’étape du 12 juillet germe l’idée d’une structure qui réunirait les pouvoirs publics (national et locaux), les professionnels via leurs instances représentatives (SNE, SEA, SNAC) et des personnalités qualifiées. La Cité internationale de la BD et de l’image (CIBDI) ne ferait pas partie des fondateurs mais des organismes associés. L’association historique est invitée à la rejoindre, en proposant à 9e Art+ un contrat pluriannuel. La nouvelle structure associative, qui définirait les objectifs et moyens, aurait une petite équipe, un président d’honneur et un directeur. Le nom de Vincent Monadé circule. Contacté, le président du Centre national du livre répond qu’il est pour le moment "pleinement" à sa tâche. Le 25 octobre, les collectivités territoriales et le ministère se déclarent en faveur de cette solution. L’association serait créée avant la fin de l’année, mais quelle y serait la répartition des voix, le poids respectif des éditeurs (un tiers des recettes propres du festival) et des pouvoirs publics ?

Episode 5 - le coup de théâtre de Delphine Groux

Si l’argument principal pour la création de la nouvelle association est la défaillance de l’association historique du FIBD et l’absence de décideur en son sein, en voilà un qui arrive, à quelques semaines du dépôt des statuts de la nouvelle structure. Le 1er octobre, Delphine Groux, 51 ans, est élue à la tête de l’association historique. La fille de Francis Groux, un des fondateurs du festival, fait forte impression le 18 octobre devant les membres du SNE à qui elle est venue rappeler, après avoir pris conseil auprès d’un avocat, que "l’association, qui est créatrice et propriétaire de l’événement, doit être l’épicentre de la concertation et du dialogue". Elle se dit prête à "évoluer en modifiant [les] statuts de façon à accueillir de manière plus conséquente les professionnels via un collège plus important pour le SNE et le SEA". Elle renégocierait aussi son contrat avec 9e Art+ pour retrouver le pouvoir de définir les orientations générales du festival. Dans une lettre envoyée aux éditeurs et que Livres Hebdo s’est procurée, elle refuse en tout cas que l’association intègre une autre structure qui "l’amènerait à voir inéluctablement ses prérogatives et ses responsabilités diluées ou marginalisées". Pourra-t-elle refuser de rejoindre la nouvelle association si les pouvoirs publics, qui financent le FIBD à hauteur de 45 %, sont favorables à sa création ? Le bras de fer commence. Déjà, selon la presse locale, les collectivités ont toutes voté contre les différents rapports présentés lors de l’assemblée du 1er octobre.

Episode 6 - De la diplomatie

Il faut donc convaincre les historiques, mais aussi au sein du SNE. Si l’arrivée de Delphine Groux a eu autant d’impact sur plusieurs éditeurs, c’est que chacun ayant touché du doigt la complexité du dossier. Plusieurs cherchent une porte de sortie. Ils s’inquiètent de la création d’une nouvelle "usine à gaz" avec les pouvoirs publics. L’union sacrée s’est fissurée et plusieurs éditeurs refusent d’adhérer ou de cotiser à la nouvelle structure. Il faut donc discuter de nouveau et faire preuve de diplomatie. Une réunion de médiation se tient ce 4 novembre. Entre véritable structure de pilotage et simple comité des financeurs, difficile de savoir la forme que prendra l’association qui en ressortira. To be continued… comme dirait un scénariste américain.

(1) Voir LH 1046 du 12.6.2015, p. 18-19.

En attendant Beaujean

Nommé le 1er septembre directeur artistique du festival, Stéphane Beaujean a pour mission première de renouer le dialogue avec la profession.

"Je lis de tout et je refuse les guerres de chapelle." Stéphane Beaujean - Photo OLIVIER DION

Bien connu des attachées de presse qui le disent à l’écoute, Stéphane Beaujean a pris le 1er septembre la direction artistique du Festival international de la bande dessinée d’Angoulême (FIBD). Il faisait déjà partie du triumvirat qui a succédé à Benoît Mouchart en 2013, mais il est désormais seul aux commandes. Un poste miné qui l’oblige à "un devoir de représentation", précise-t-il. Nommé dans un "climat de tension, j’essaie de remettre le festival dans une position de dialogue".

Ce Parisien de 40 ans, père d’une petite fille, baigne dans la bande dessinée depuis l’enfance, biberonné au Journal de Mickey, à Strange ou Pif gadget. Titulaire d’un DEA de littérature comparée, Stéphane Beaujean débute une thèse sur l’autobiographie en bande dessinée auprès de Philippe Lejeune. Pour financer ses études, il travaille pour des librairies spécialisées à Paris, celles du réseau Album où il est "libraire volant", car il est alors déjà très éclectique dans ses connaissances, ainsi que dans une petite librairie d’occasion du Quartier latin, Aaapoum Bapoum. Son propriétaire lui propose de s’associer et de financer l’ouverture d’une deuxième librairie. Celui qui se destinait à l’enseignement universitaire change de voie. "J’enseignais en banlieue, d’où je viens, et commençais à douter de ma trajectoire. Cette proposition m’a fait dévier." Aujourd’hui il est toujours cogérant des deux libraires. Il va devoir déléguer un peu plus aux huit salariés qui y travaillent.

Valoriser le manga

En parallèle, Stéphane Beaujean développe une activité de critique pour la presse culturelle (Les Inrockuptibles, Trois Couleurs, Kaboom), de commissaire d’exposition et de conférencier dans le domaine de la bande dessinée. C’est à travers cette activité qu’il a commencé, il y a une dizaine d’années, à collaborer avec le festival. Aujourd’hui, il suspend ses piges et vient de quitter la rédaction en chef de Kaboom, édité par Benoît Maurer (à la tête des éditions IMHO).

Les éditeurs et leurs équipes, il les côtoie donc depuis longtemps. Il a l’image d’un critique élitiste fan de BD alternative, mais il tempère : "Je lis de tout et je refuse les guerres de chapelle." La position de directeur artistique du festival est toujours inconfortable puisqu’il faut "faire des arbitrages qui ne défavorisent personne mais qui, par nature, ne seront jamais pleinement satisfaisants pour chaque partie". Tout le monde espère un festival plus proche de ses intérêts. "Nous sommes voués à être "pas assez"", résume-t-il.

Parmi ses priorités, il souhaite favoriser le recrutement du futur lectorat et renforcer la vocation internationale de la manifestation. Pour 2018, il aimerait par exemple que le manga trouve une place cohérente par rapport à son poids sur le marché. Il a aussi entendu la demande de renforcement de la communication et de l’impact des prix. Le 9 décembre sera annoncée la sélection officielle et, en janvier, nouveauté introduite cette année, le jury dévoilera les 10 albums finalistes pour le Fauve d’or. Enfin, à l’issue du festival, les organisateurs envisagent un "kit libraires" pour mettre en avant le palmarès.






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