Entretien

Annie Ernaux : « Ecrire, ça justifie une vie »

Annie Ernaux - Photo HANNAH ASSOULINE/OPALE/ROBERT LAFFONT

Annie Ernaux : « Ecrire, ça justifie une vie »

Rare dans les médias, Annie Ernaux, qui se veut en marge de la scène littéraire, a accepté, pour Livres Hebdo, de balayer tout son parcours, existence et œuvre mêlées, à l'occasion de la réédition, en janvier, de L'autre fille, court texte paru en 2011 chez Nil dans la collection « Les affranchis », qu'elle considère comme « fondamental ». _ par Jean-Claude Perrier

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Par Jean-Claude Perrier,
Créé le 30.11.2018 à 00h00,
Mis à jour le 30.11.2018 à 15h19

Pourquoi avoir accepté qu'on réédite en janvier L'autre fille ?

Annie Ernaux : Je trouve la collection « Les affranchis » vraiment originale, sans équivalent. Et puis ce texte fait partie de tout ce que j'ai écrit. Il offre un regard sur quelque chose dont je n'avais jamais parlé. C'est un texte très bref mais qui me semble fondamental. Je l'ai écrit en quelques mois, à l'été 2010 exactement, mais il m'est quand même très présent à l'esprit : vous pouvez me poser n'importe quelle question sur un passage.

C'est un texte assez terrible. Vous apprenez par hasard, à 10 ans, que vous avez eu une sœur aînée morte, et vous lui écrivez : « Je suis venue au monde parce que tu es morte et je t'ai remplacée. »

A. E. : Pour moi, c'est une certitude. Je dois ma naissance à sa mort. Mes parents sont des très petits commerçants après avoir été ouvriers. Ils ont l'ambition de bien élever un enfant, ils ne peuvent pas en élever deux. C'est une question d'argent, c'est aussi certainement l'époque.

La façon dont vous l'apprenez est terrible aussi. Les adultes ne devinent pas que vous les écoutez.

A. E. : Il m'a été raconté plus tard que, sans doute, ma mère avait fait exprès de parler devant moi. Très honnêtement, je ne le crois pas. Je pense que cela faisait partie des conversations que l'on avait devant les enfants, scabreuses parfois. On pensait que les enfants ne percevaient rien. Ma mère s'est tout simplement lâchée. Je n'ai aucun souvenir du début de la conversation, puis, d'un seul coup, j'étais happée par ce moment. Et ces phrases-là ont traversé le temps. Je ne les ai pas écrites avant un certain temps, vers 35 ans, dans mon journal.

Vous ne connaissiez même pas le prénom de cette sœur défunte, Ginette ?

A. E. : Non, c'est une de mes cousines qui me l'a appris. Ensuite, dans la famille, personne ne s'est gêné pour en parler devant moi. Sauf mes parents.

Pourquoi avoir attendu si longtemps avant d'écrire cet épisode qui est un peu la préhistoire de votre histoire ?

A. E. : Je n'ai jamais suivi de psychanalyse, je n'ai jamais eu envie de le faire, mais je sais que la présence de cette enfant sans visage est démesurée dans ma vie. Ecrire, c'était tout simple : j'avais une sœur, morte deux ans avant ma naissance, j'ai appris sa mort quand j'avais 10 ans ; mais surtout j'ai appris qu'elle était considérée comme une sainte. Ma mère citait les paroles de ma sœur mourante : « Je vais aller voir le bon Jésus et la Sainte Vierge. » C'était une chose terrifiante. J'ai eu le sentiment d'être la mauvaise fille, et d'ailleurs cela s'est confirmé ! (Rires.) J'étais la mauvaise fille et en même temps celle qui réussit.

Mais vous vous êtes décidé à l'écrire en 2010 .

A. E. : Ce n'est pas sorti brusquement comme cela. L'éditrice des « Affranchis », Claire Debru, que je ne connaissais pas, m'a contactée en m'expliquant le principe de la collection, écrire une lettre que l'on n'a jamais osé écrire. Tout de suite, je me dis : « lettre à ma sœur morte ». Et je suis envahie par ce désir. Alors qu'en général quand on me fait une proposition, la première chose que je dis, c'est : « ah non je n'ai pas le temps, je suis en train d'écrire autre chose ». Et puis il s'est passé deux ans. J'étais en train d'écrire Les années (Gallimard, 2008). L'éditrice est revenue à la charge, et je me suis décidée. Ma sœur fait partie du domaine des morts, c'est comme Ulysse dans l'Odyssée d'Homère, qui voit tout le monde comme des ombres grises. J'ai eu l'impression d'aller dans les Enfers pour essayer de la ramener. C'est un fantôme. Quand j'écris, je cours après cette ombre.

Dans le livre, vous décrivez une photo de votre sœur, mais vous ne la montrez pas. Pourquoi ?

A. E. : On la verra dans mon « Quarto » Ecrire la vie (Gallimard, 2011). Elle ne serait pas apparue si je n'avais pas écrit ce texte. Le texte paraît début 2011, je l'écris pendant l'été 2010. Et Ecrire la vie a été conçu après. Il n'y avait pas de raison de cacher cette photo finalement.

Il y a aussi, à un moment, une histoire de photos où on vous confond...

A. E. : On a laissé très longtemps, quand j'étais petite, des photos de ma sœur traîner. On devait dire que c'était une cousine, il me semble. En me montrant les photos de ma sœur bébé, on m'a dit : « c'est toi ». C'était très bizarre car on ne peut pas imaginer plus différentes. Moi je suis un gros bébé, bien joufflu, et elle n'est pas ce que l'on appelle un beau bébé. Mais en réalité, c'est moi qui suis fragile. J'ai failli mourir du tétanos à 5 ans. Je suis née avec une luxation congénitale, j'ai été dans le plâtre pendant six mois à l'âge de 18 mois. Tous mes problèmes actuels viennent de là.

L'autre fille aurait pu prendre place dans le volume de « Quarto », au début ?

A. E. : Logiquement oui, suivant l'ordre que nous avions choisi avec Françoise Cibiel, qui s'occupait de « Quarto ». C'est un ordre dont finalement je ne suis pas sûre que c'était le bon. Je pense que l'ordre premier était celui de l'écriture, pas de la vie. Mais comme on a sous-titré le livre Ecrire la vie... Ça s'arrête en 2011, donc il n'y a pas Mémoire de fille, paru en 2016 (Gallimard).

Vous en feriez un autre, complet ?

A. E. : Je ne pense pas. Je ne veux pas que l'on mette tout ensemble comme si c'était fini. Cela ressemblait à un monument, et je n'aime pas trop ça.

Si Gallimard vous proposait la « Pléiade » ?

A. E. : De mon vivant, je n'y tiens pas. Je le dis et ils le savent. Ça me prendrait trop de temps. C'est pareil, j'ai refusé les « Cahiers de l'Herne ». Je ne veux pas ces retours sur ce que j'ai écrit comme si j'étais déjà... voilà... Quand je serai disparue, ce ne sera pas à moi de m'en occuper.

Depuis combien de temps tenez-vous votre journal ?

A. E. : Depuis l'âge de 16 ans, mais ma mère a détruit les cahiers entre 16 et 23 ans. En me mariant, j'ai laissé mon journal chez mes parents, au grenier, avec des lettres que j'avais reçues. Il y avait aussi mes livrets scolaires. Quand ma mère déménage et vient vivre chez nous, elle apporte tous les cahiers de classe et les livrets, mais ni les lettres ni le journal. C'est une sorte d'aveu qu'elle a tout lu et détruit. C'est un geste terrible, une perte irréparable. Je ne lui en parle pas parce que ses mobiles me paraissaient recevables. Elle ne voulait pas que mon mari lise ce journal. Elle voulait une fille irréprochable dans tous les domaines, socialement, dans sa morale à elle. Pour elle, je pense que mon mariage a été un soulagement. J'étais « rangée ».

Les hasards de la vie, vous en parlez dans le début du « Quarto », ont fait que vous avez eu deux fils. Avez-vous imaginé quelle mère vous auriez été si vous aviez eu une fille ?

A. E. : Oui quelquefois, pas souvent. Je me contente de vivre les choses qui m'arrivent. Je pense que cela n'aurait pas été si facile que cela pour moi.

Surtout si elle avait lu vos livres.

A. E. : Mais les aurais-je écrits ? Je ne sais pas. Je pense que oui car j'ai commencé à écrire avant de me marier. Je ne suis pas sûre que j'aurais été une bonne mère de filles, mais je ne sais même pas si je suis une bonne mère de garçons ! Qui peut le dire ? J'ai tendance à être plus sévère avec les filles qu'avec les garçons. Plus exigeante.

Vous souvenez-vous de vos débuts en littérature ?

A. E. : J'ai commencé à écrire à 22 ans, j'ai envoyé un manuscrit au Seuil, à Jean Cayrol, qui l'a refusé. Et j'ai recommencé à écrire en cachette, à 32 ans. Entre-temps, la vie m'a traversée de toute part. J'ai subi un avortement, je me suis mariée, j'ai eu deux enfants, j'ai passé le Capes, l'agrégation, j'ai enseigné en lycée et en collège, et j'ai commencé une thèse qui m'intéressait médiocrement. Mais j'avais le désir d'écrire, qui revenait vraiment beaucoup. J'ai donc recommencé. J'ai envoyé mon manuscrit à Gallimard, Grasset, et Flammarion. Flammarion me l'a retourné aussitôt en me disant que cela ne correspondait pas à leurs collections. Ils ne comprenaient pas si c'était un roman ou de l'autobiographie. Ensuite, black-out pendant deux mois. Puis télégramme de Grasset et coup de téléphone de chez Gallimard, à mon collège, où j'étais en grève ! Le collège a appelé mon mari à la mairie d'Annecy. Mon mari a donc appris que j'avais écrit un livre, ce qu'il ne savait pas, et en plus que l'on voulait m'éditer. Cela faisait beaucoup pour lui ! (Rires.) Et ma mère avait reçu le télégramme de chez Grasset, qui acceptait mon texte, et me demandait de rappeler Yves Berger, qui était toujours en réunion ! Ça m'a un peu agacée, j'ai signé chez Gallimard.

Vous vous rappelez du motif du refus du Seuil ?

A. E. : Oui, j'ai gardé longtemps la lettre ! Le texte s'appelait L'arbre. J'étais très dans le vent ! Jean Cayrol me disait que j'avais une structure ambitieuse et que le livre n'était pas à la hauteur de la structure. Il m'est arrivé de le relire, et effectivement très influencée par le nouveau roman, j'ai tout à fait admis ce qu'il disait, je n'étais pas contente de moi. C'était humiliant, je me suis dit que je n'en parlerai plus jamais à personne.

Vous avez gardé ou détruit le manuscrit ?

A. E. : (Silence.) Je l'ai. Je garde tout, ça fait partie d'un trajet d'écriture, c'est une archive pour moi. Je n'ai ni honte ni orgueil.

Il figurera en annexe de votre « Pléiade » ?

A. E. : Oui... Mais qu'est ce que vous me faites dire ? Ce sont mes héritiers qui feront mon « Pléiade ».

Vous dites : « la littérature est une arme de combat ». Vous maintenez ? Vous êtes parmi nos rares intellectuels à prendre des positions de gauche très claires. Récemment, vous étiez marraine d'un salon du livre à Saint-Denis.

A. E. : Et j'ai écrit en plus un texte paru dans L'Humanité sur la nécessité de la lecture. Ça me paraît tellement lié à ce qui me fait écrire profondément. Pour « éclaircir la vie », comme disait Proust. Ou pour changer la vie.

En ce moment, vous travaillez à un nouveau livre ?

A. E. : En effet, mais je ne peux pas vous en dire un mot. Je ne parle jamais d'un livre que je suis en train d'écrire. J'ai commencé, voilà ce que je peux dire. Il faut du temps. J'aime avoir un temps qui ne soit pas limité par la remise du manuscrit, et un temps qui soit aussi libéré que possible. J'écris tous les jours quand je peux, oui.

Annie Ernaux - Photo CATHERINE HÉLIE/GALLIMARD

Etes-vous consciente de la ferveur que suscite votre œuvre dans la presse et en librairie ?

A. E. : Non. Très honnêtement. Et heureusement. Cela m'est arrivé que mes livres ne plaisent pas aux lecteurs ou à la critique. Cela commence toujours par la critique. Si un livre n'est pas aimé par la critique, il arrive difficilement à trouver des lecteurs. J'ai pu être sensible à ça, mais cela reste très abstrait. Cela dit, quand des lecteurs me parlent, je me dis que ça vaut le coup d'écrire, ça justifie une vie. J'ai toujours le sentiment de regarder ce que j'ai vécu avec la même distance que je vois le monde extérieur.

EN DATES

1940 : 

naissance à Lillebonne (Seine-Maritime) dans une famille modeste.

1956 :

commence à tenir son journal.

1962 :

écrit un premier roman, « L'arbre », refusé par le Seuil. Cesse d'écrire durant dix ans.

1971 :

agrégation de lettres modernes.

1974 :

« Les armoires vides », son premier roman, paraît chez Gallimard.

1984 :

« La place », prix Renaudot.

2011 :

« Ecrire la vie », dans la collection « Quarto ».

2017 :

prix Marguerite-Yourcenar, décerné par la Scam, pour l'ensemble de son œuvre.






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