Dans la pensée grecque, au temps, chronos, la succession des jours, s'ajoutent deux autres concepts : kairos et krisis. Le premier, figuré comme une divinité ailée avec une houppette par laquelle on peut l'attraper, est le moment opportun, le temps ouvert de l'occasion. Le second, qui donne le mot « critique », est le temps du bouleversement, de la césure fondamentale, du « jamais plus comme avant ». Krisis vient du verbe krinein « trancher » : décider, et aussi séparer.

François Hartog - Photo GALLIMARD

Dans Chronos : l'occident aux prises avec le temps, François Hartog rappelle cette vision trinitaire avant de retracer une généalogie de la notion de temps que la conception chrétienne a complètement révolutionnée, ne serait-ce qu'en fixant la naissance de Jésus comme point zéro de la chronologie universelle. Cette façon nouvelle d'appréhender le temps, non plus comme temps cyclique mais comme temps avec une perspective d'une sortie du temps - l'apocalypse et le jugement dernier -, l'historien l'appelle « régime chrétien d'historicité ». Un ordre du temps borné par l'Incarnation - Dieu fait homme, dont la vie et le message sont relatés dans les Évangiles - et la seconde venue du Christ ou Parousie, telle qu'annoncée par l'Apocalypse de saint Jean.

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D'Augustin à Bossuet, en passant par Eusèbe de Césarée, Joachim de Flore ou Blaise Pascal, les « chronographes » chrétiens vont s'évertuer à mettre l'accent sur le présent, plus précisément le temps, kairos, de la conversion donnant accès à la cité de Dieu, tout en essayant de s'accommoder avec le temps, chronos, le temps de la cité des hommes. En ce sens, le christianisme est un « présentisme » : car il s'agit bien d'actualiser dans l'ici et le maintenant la bonne parole de Jésus et de se réformer sans cesse afin d'être prêt le jour dernier, dont seul Dieu décidera de la date. La cité de Dieu se superpose à la cité des hommes, le temps sacré coexiste avec l'histoire humaine, mais la transcende également, puisque Dieu a un plan.

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À partir du XVIIIe siècle, tout l'effort de la modernité consistera, à travers l'idée de progrès, à évacuer l'horizon apocalyptique chrétien afin que les individus prennent leur destin en mains, qu'ils s'inscrivent dans leur propre temps d'humains et se tournent vers un futur ouvert. Au XXe siècle, Auschwitz, Hiroshima ont fait déchanter les lendemains... Dans notre époque postmoderne, l'accélération du temps nous ramène paradoxalement à un pur présent sans perspective d'avenir hormis la seconde d'après qui s'évanouit en l'espace d'un clic. Ce nouveau présentisme n'a pourtant rien à voir avec le présentisme chrétien « enserré entre kairos et krisis, entre le temps de la fin et la fin des temps. » Et l'auteur de nous inviter avec Bruno Latour, penseur de l'anthropocène, l'ère géologique définie par l'activité humaine, à « regagner le présent ». Un présent non plus autophage, mais, quoiqu'aiguillonné par l'angoisse de la catastrophe, tendu vers un autre futur possible.

François Hartog
Chronos : esquisse d'une histoire du temps
Gallimard
Tirage: NC
Prix: 24.50 € ; 352 p.
ISBN: 9782072893070

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