1er octobre > Roman Corée

Gare routière de Séoul : entre foire d’empoigne et cour des miracles, c’est une foule hétéroclite et bigarrée où se croisent sans-abri et chanteurs culs-de-jatte, gitons low-cost et putes sans trottoir, escrocs à l’affût de provinciaux crédules, charlatans vendeurs d’aphrodisiaque douteux, pickpockets et missionnaires chrétiens. Soudain des hurlements à vous déchirer les tympans et à rappeler tout un chacun à son humanité. Les pleurs de bébé proviennent des toilettes, tout le monde se rue vers les WC. Une jeune fille avec des écouteurs sur les oreilles s’apprêtait à se débarrasser de l’enfant qu’elle vient de mettre au monde. Dans la cohue, une femme s’empare du nouveau-né et le ramène chez elle. Moïse fut sauvé des flots du Nil par la fille du Pharaon. Jeï, lui, l’est des eaux usagées des cabinets de la gare routière de Séoul par la tenancière d’une buvette surnommée "Maman-cochon". Mêlant cruelle crudité et ironie féroce, cette scène inaugurale de J’entends ta voix de Kim Young-ha est typique de l’écrivain né en 1968 à Hwacheon. Kim Young-ha est un visuel. C’est en voyant La mort de Marat de David que lui vient l’idée de l’un de ses premiers textes, La mort à demi-mots (Philippe Picquier, 1998), récits autour de personnes qui, voulant en finir, passent des "contrats de suicide". L’empire des lumières (même éditeur, 2009), thriller psychologique sur un agent dormant du régime de Pyongyang, installé depuis des années au Sud, qui a 24 heures pour regagner le Nord, emprunte son titre à la peinture crépusculaire de Magritte. Ici le tableau est urbain avec "Hell’s Angels", adolescents du pays du Matin calme. Jeï habite dans un des appartements que loue la famille du narrateur. Sa mère adoptive travaille comme cuisinière dans ces "salons particuliers" de Gangnam, où les clients ne font pas que se faire servir des verres. Entre le narrateur, devenu muet à la suite d’une crise de panique due à un hélicoptère que téléguidait un oncle pernicieux, et le petit orphelin de Gangnam, une amitié se noue, ou plutôt une fascination de l’un pour l’autre qui forme la narration de cette leçon de choses hypercontemporaines. Abandonné une seconde fois, quand Maman-cochon disparaît, Jeï, livré à lui-même, va errer dans les rues de Séoul et frayer avec des ados motards dont il deviendra une espèce de gourou.

Kim Young-ha appartient à une génération qui, malgré les tensions qui règnent entre le Nord communiste et le Sud démocratique, s’inscrit dans cette Corée du Sud de l’après-dictature, consumériste, high-tech, aux prises avec les affres de la société postmoderne : solitude, aliénation, trouble identitaire. S. J. R.

18.09 2015

Auteurs cités

Les dernières
actualités