Entretien

Augustin Trapenard et Renaud Le Van Kim : Offrir à l'écrivain une parole qui ne soit pas que promotionnelle

Augustin Trapenard
et Renaud Le Van Kim. - Photo © PHILIPPE MAZZONI

Augustin Trapenard et Renaud Le Van Kim : Offrir à l'écrivain une parole qui ne soit pas que promotionnelle

En lançant « Plumard », sa nouvelle émission de rencontres littéraires, le 13 mai sur la plateforme de vidéos à la demande BrutX, Augustin Trapenard, figure confirmée du journalisme culturel, entend renouveler le genre et se défaire des contraintes de la télévision. Il retrouve aussi son complice Renaud Le Van Kim, cofondateur du média social Brut et qui lui a confié dès 2012 une chronique littéraire au "Grand Journal".

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Par Marine Durand,
Créé le 06.06.2021 à 08h00,
Mis à jour le 06.06.2021 à 08h33

Augustin, pourquoi avez-vous choisi de lancer votre nouvelle émission sur la plateforme BrutX ?

Augustin Trapenard : J'avais le désir d'explorer de nouveaux territoires. Sur une plateforme de vidéos à la demande comme celle-ci, il y a une liberté, une fluidité que l'on ne trouve pas à la télévision, avec une émission à une heure donnée, calibrée, et qui correspond à une case. Le premier épisode de « Plumard » fait une trentaine de minutes, le deuxième pourra faire 1 h 15... Tout est possible. À la télévision, il y a aussi la contrainte de la périodicité. Sur une plateforme, vous regardez les contenus quand vous le souhaitez, parfois même longtemps après leur sortie. Et puis on a la possibilité de réfléchir davantage à la mise en images du livre. J'ai envie de tenter des choses, d'essayer de nouvelles valeurs de plan, pourquoi pas du face caméra, ce que l'on fait très peu en France. L'enjeu fondamental, c'est celui de la parole des artistes sur les plateformes.

Renaud Le Van Kim : Quand on a lancé Brut, le média n'était pas axé sur la culture, mais sur du reportage et des questions de société, comme l'écologie, le féminisme. On souhaitait s'adresser à une jeune génération avec de nouveaux usages, à des gens qui consomment plutôt l'information sur leur smartphone qu'à la télévision ou via des journaux papier. Mais l'une des beautés des réseaux sociaux, c'est qu'il y a beaucoup d'interactions autour des contenus. On a vu remonter des discussions montrant que les gens avaient envie d'en savoir plus sur des talents, des œuvres, des créateurs, et via des sujets au long cours. Pour finir, on s'est rendu compte que la marque Brut était devenue suffisamment puissante pour qu'on démarre cette nouvelle aventure. Aujourd'hui, on lance « Plumard » quasiment en même temps que BrutX, et ce n'est pas un hasard. Il se trouve qu'Augustin était disponible au moment où nous réfléchissions à nos contenus, mais j'allais lui proposer de toute façon une collaboration.

Augustin, vous auriez pu continuer sur le service public, où vous officiez déjà avec « Boomerang »

A. T. : Oui, mais je n'oublie pas que c'est Renaud qui m'a fait démarrer à la télévision à l'époque du « Grand journal » de Canal +. C'est lui qui a imposé le livre sur le plateau d'une émission regardée chaque soir par deux millions de Français, et je me souviens encore de cette phrase qu'il avait prononcée un jour, « tu vas parler de culture, de livres, d'un art qui n'a pas d'image dans un média de l'image ». On a vu surgir au « Grand journal » des séquences inouïes avec Christine Angot par exemple. J'aimerais retrouver ce genre de moments, permettre à l'écrivain de partager sa vision du monde, lui offrir une parole qui ne soit pas seulement promotionnelle et surtout moins institutionnalisée que ce que l'on voit aujourd'hui. C'est excitant de se poser toutes ces questions de formes.

Renaud, cela signifie que demain, si Augustin souhaite faire quatre émissions de deux heures chaque mois, vous le suivez ?

R. L. V. K. : Non, il y a bien sûr une question de budget. Et à quatre émissions par mois, il finirait un peu épuisé, d'autant qu'il est bien occupé à côté ! Mais les possibilités offertes par le support, cela colle à la créativité, à l'inventivité d'Augustin, son côté un peu Mary Poppins que l'on a pu voir dans ses précédentes émissions comme « 21 cm », et que l'on retrouve dans l'épisode avec Florence Aubenas. Et puis on vous dit aujourd'hui que nous allons varier les formats, mais peut-être qu'au bout de trois émissions, nous allons trouver une formule qui nous plaît et nous n'en changerons plus.

Comment avez-vous conçu cette première émission avec Florence Aubenas ?

A. T.: J'ai choisi le fil rouge de la disparition. Elle a disparu en tant qu'otage, en Irak en 2005. Elle a aussi disparu pendant plusieurs mois sous les traits d'une femme de ménage pour écrire le récit Le quai de Ouistreham. Et puis elle livre aujourd'hui L'inconnu de la poste, une autre histoire de disparition. C'était important pour moi de démarrer avec quelqu'un que je n'avais jamais invitée ailleurs, pour tenter de dire quelque chose qui n'a jamais été dit. Je lui donne la parole en tant que journaliste mais aussi comme écrivaine. Et sur un rond-point, clin d'œil aux reportages qu'elle a consacrés aux gilets jaunes.

Peut-on imaginer dans « Plumard » des invités qui n'ont aucune actualité ?

R. L. V. K. : Bien sûr. En fait, nous partons du principe que sur une plateforme de streaming, tout est hors actu. On s'approche davantage du modèle de Spotify que de la télévision traditionnelle. La question centrale, c'est comment susciter de l'émotion, de l'intérêt, sur du temps long et avec de la nuance.

A. T. : Si vous connaissez un peu mes émissions, vous savez que mes trois premières questions sont centrées sur le dernier ouvrage de l'auteur ou l'autrice, avant que cela devienne un échange beaucoup plus riche. La prochaine invitée par exemple sera Chloé Delaume, et elle ne sort pas de nouveau livre. Mais elle porte un discours féministe dans son œuvre. On ne va pas non plus se couper du monde, mes invités sont des gens dont la parole résonne dans le monde d'aujourd'hui. Et pour moi, c'était aussi important de rejoindre une plateforme française, afin d'y défendre la littérature française, qui manque d'espace.

Est-ce une façon pour Brut de s'affirmer dans la culture, et dans le livre ?

R. L. V. K. : Oui bien sûr, sur BrutX la culture va être centrale, et donc aussi la littérature. Alice Zeniter fait partie des auteurs avec qui nous avons envie de collaborer, par exemple. De nombreuses œuvres de fiction sont adaptées d'œuvres littéraires, y compris ce que nous allons avoir chez nous. Nous diffusons par exemple la mini-série espagnole Veneno, qui raconte la vie d'une personnalité transgenre, inspirée d'une biographie. Et puis il y aura des liens constants entre Brut et BrutX : nous avons déjà des contenus liés au livre sur Brut, que nous allons éditorialiser, thématiser pour BrutX, il y aura une vraie curation. Et inversement, les contenus produits pour BrutX vont être extraits, coupés, mis en forme pour arriver sur Brut, et construits différemment pour Facebook, Instagram ou TikTok, ce qui permet de toucher un large public. Augustin découvre en ce moment la façon dont travaillent les jeunes journalistes de notre rédaction, les spécificités du travail pour chaque réseau social.

Le public de Brut est sans doute plus jeune que les auditeurs de « Boomerang », ou les téléspectateurs qui suivaient « 21 cm ». Augustin, vous aviez envie de toucher une autre génération ?

A. T. : Oui, j'ai aussi envie d'aller chercher les jeunes là où ils se trouvent, de m'adapter à leurs nouveaux usages des médias. Tous ces nouveaux formats calibrés pour les réseaux sociaux peuvent porter une autre parole de l'artiste. Je trouve que les gens sont incroyablement créatifs sur TikTok par exemple, c'est quelque chose que je pourrais totalement utiliser à l'avenir.

Qui avez-vous envie de recevoir dans l'avenir ?

A. T. : Je rêve par exemple de recevoir Romain Gary. Vous allez me dire que cela risque d'être un peu compliqué, mais le gros avantage d'inviter un mort célèbre, c'est que l'on peut à peu près tout imaginer, avec des images d'archives, et des effets visuels innovants.


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