Dossier

Auteurs/lecteurs : incroyables rencontres

A gauche, l’auteure : Sophie Jomain a publié la série Les étoiles de Noss Head. A droite, en photo, le lecteur qui s’est fait tatouer dans le dos le titre et la couverture du roman... - Photo OLIVIER DION

Auteurs/lecteurs : incroyables rencontres

De la session de dédicaces dans un salon au débat intimiste en librairie, les rencontres entre auteurs et lecteurs se sont multipliées à la faveur du développement des manifestations littéraires, s’imposant comme une étape clé de la promotion d’un livre. Très prenantes pour les écrivains, elles donnent aussi lieu à des échanges hors du commun. Vingt-six auteurs ont raconté à Livres Hebdo une expérience qui les a bouleversés.

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Par Claude Combet, Marine Durand, Pauline Leduc, Anne-Laure Walter,
Créé le 11.03.2016 à 00h00,
Mis à jour le 11.03.2016 à 10h36

"Je fais entre 30 et 50 signatures par an les années où je sors un livre. Et comme j’ai publié une nouveauté chaque année depuis six ans… Cela fait beaucoup !" De l’aveu de Jean-Christophe Rufin, qui affirme "adorer l’exercice", la promotion d’un ouvrage s’apparente souvent à un marathon pendant les mois qui suivent sa parution. Philippe Claudel, de retour en librairie en janvier avec L’arbre du pays Toraja (Stock), cumulera à la fin de sa tournée une soixantaine de lectures-débats. Sorj Chalandon, qui avait approché les 200 rencontres pour Le quatrième mur (Grasset, Goncourt des Lycéens 2013), n’achèvera qu’en juin prochain la promotion de Profession du père, paru en août dernier. Partir sur les routes à la rencontre de ceux qui achètent leurs livres est un exercice plébiscité depuis longtemps par les auteurs, d’autant que cela leur permet de rendre aux libraires un peu du soutien qu’ils leur apportent toute l’année. Mais la multiplication des foires, salons et festivals dédiés au livre a amplifié la durée des tournées de promotion, et réclame un gros investissement aux principaux concernés. "Les auteurs sont de plus en plus demandeurs, et demandés", constate Marie Lagouanelle. Attachée de presse et responsable libraire au Seuil depuis trente-cinq ans, elle coordonne les déplacements de tous les écrivains de la maison en favorisant les cafés littéraires ou les questions-réponses, qui permettent un échange plus approfondi. "Mais ce n’est pas non plus un passage obligé, nuance-t-elle. Se rendre à une signature ou à une lecture avec un auteur qui n’aime pas ça, qui craint la foule ou déteste prendre la parole en public s’avérerait totalement contre-productif."

De l’énergie pour continuer à écrire

Le profil du romancier allergique aux rencontres est plutôt rare - ou du moins difficile à assumer. Les écrivains apprécient les échanges avec leur public pour "découvrir à quoi ressemblent ceux qui vont passer sept heures à tourner les pages de votre livre", selon Bernard Werber, ou pour "mettre un peu de chair autour de chiffres de ventes abstraits", comme le dit joliment Philippe Claudel. Mais le quotidien d’un auteur en promo peut parfois réserver des surprises. Anne Plantagenet, qui a publié Appelez-moi Lorca Horowitz (Stock) en janvier, se souviendra longtemps d’une rencontre à Blida, en Algérie, dans le cadre du Festival de littérature et du livre de jeunesse d’Alger. "On m’a emmenée un vendredi après-midi, jour de repos et de prière, et sous une chaleur affolante, dans un centre culturel pimpant neuf. Quand l’heure de ma conférence est arrivée, j’ai vu que l’on poussait obligeamment les mères voilées dans la salle pour remplir un peu. Pas une d’entre elles ne parlait le français, mais on m’a applaudie à tout rompre et je suis repartie, après une séance photos, les bras chargés de fleurs." Quand ce ne sont pas les conditions de leur organisation, c’est l’enchaînement des rencontres qui peut se révéler harassant. Parce qu’ils sont payés au tarif de la Charte des auteurs et illustrateurs jeunesse, certains auteurs pour enfants se retrouvent parfois confrontés à un souci de "rentabilité" de la part de certaines écoles, qui leur font rencontrer des classes à la chaîne (jusqu’à onze dans la même journée, selon une auteure très demandée) sans avoir spécifiquement travaillé en amont la rencontre avec les élèves.

Mais si elles réclament du temps et de l’attention, les rencontres avec le public restent, de l’avis de la trentaine d’auteurs que nous avons interrogés, d’heureuses parenthèses dans un quotidien plutôt solitaire pour échanger, discuter, réfléchir à son œuvre. Timothée de Fombelle ne se lasse pas de ces "tête-à-tête toujours bouleversants, toujours inspirants" avec ses lecteurs, lui qui croyait "envoyer des bouteilles à la mer" en écrivant. Sylvie Germain, elle, va puiser dans ces rencontres l’énergie nécessaire pour continuer à écrire. "Je me souviens d’une lectrice avec un sourire éclatant qui était venue me voir en signature", raconte l’auteure d’A la table des hommes (Albin Michel, 2016). "J’ai très vite deviné derrière cette apparence un énorme chagrin. Elle m’a parlé de son fils, mort en montagne à l’âge de 20 ans, et voulait me remercier pour mon livre qui lui avait fait du bien alors qu’il ne traitait absolument pas de ce sujet.Dans mon esprit, elle est devenue emblématique de tous ces lecteurs qui me font part des échos que mes textes provoquent chez eux. Leur simple merci est un énorme don et cela console, donne un regain de sens à l’écriture quand un livre n’a pas forcément l’écho qu’on attendait." M. D.

Le jour où… 26 auteurs racontent

J’ai rencontré un fan qui m’avait dans la peau

Olivier Dion

Sophie Jomain est auteure de romans fantastiques pour jeunes adultes. Elle a publié cinq tomes de sa saga fantastique Les étoiles de Noss Head (Rebelle éditions) ainsi que deux titres en romance chez J’ai lu.

"Après la parution des premiers titres de ma série Les étoiles de Noss Head, j’ai rapidement eu un lecteur qui venait à toutes mes dédicaces et qui m’offrait systématiquement des fleurs ou du chocolat en m’expliquant que ma saga avait changé sa vie. Un jour, il surgit devant moi au cours d’une signature, me dit "j’ai une surprise pour toi", déboutonne sa chemise et me montre son nouveau tatouage dans le dos. Il s’agissait du loup stylisé devenu le logo de ma série, à côté du titre mais aussi de mon nom et de mon prénom. Je n’ai pas pu retenir un "oh merde !". Le problème, c’est que, par la suite, il s’est mis à agir comme un vrai garde du corps sur les réseaux sociaux, attaquant verbalement toutes les personnes qui pouvaient émettre un avis négatif sur mes livres. J’ai dû lui demander d’arrêter. Depuis cet épisode, il a rencontré sa femme via un groupe de lecteurs dédié à la série et est devenu beaucoup plus discret." M. D.

J’ai découvert mon histoire familiale

Olivier Dion

Journaliste, critique de cinéma et traducteur, François-Guillaume Lorrain est l’auteur de cinq romans parus chez Fayard, Stock, Grasset et Flammarion, chez qui Vends maison de famille est paru le 2 mars.

"Dans L’homme de Lyon (Grasset, 2011), j’avais bâti toute une fiction autour de mon père, en imaginant qu’il me faisait remettre, dix ans après sa mort, six photos et quelques lettres (inventées). A partir de là, je conduisais une enquête, fictive mais truffée d’éléments réels. Un lecteur de Lyon, persuadé que tout était vrai, a mené, lui, une vraie enquête généalogique sur mon père. Il m’a d’abord laissé des messages d’une voix d’outre-tombe - "votre histoire est encore plus extraordinaire que vous ne le dites" - qui m’inquiétaient. Je n’ai pas réagi. Il m’a écrit une lettre convaincante. Je l’ai rencontré. Il m’a tout appris sur mes grands-parents et plus encore : des révélations, des hasards qui corroboraient à distance mes hypothèses de fiction. J’ai pris note, mais je me suis dit qu’au fond, avec L’homme de Lyon, j’avais construit un bel édifice pour esquiver le sujet. Qu’il fallait écrire une "suite" où je me confronterais à la réalité du père, de la famille. Ce fut Vends maison de famille, qui vient de paraître." M. D.

J’ai changé d’écriture

C. Hélie/Gallimard

Timothée de Fombelle a commencé par écrire pour le théâtre mais s’est imposé, en dix ans à peine et six titres, comme l’un des auteurs français majeurs pour la jeunesse. Il est le maître de l’aventure (dans l’infiniment petit) avec Tobie Lolness, traduit en 29 langues, lauréat d’une vingtaine de prix, que Gallimard Jeunesse réédite en mai en un volume, Vango, et Le livre de Perle (paru en 2014).

"Une rencontre a beaucoup compté à la sortie du Livre de Perle. Un homme est là avec sa fille de 10 ans. Il attend depuis longtemps. Il parle très lentement, en articulant avec difficulté. Il m’explique qu’il a eu un accident cérébral deux ans plus tôt. Comme un enfant, il a dû réapprendre à vivre depuis le début. Il a décidé d’apprendre à lire, en même temps que sa fille, en lisant les unes après les autres toutes mes histoires. Plus de trois mois pour le premier Tobie Lolness. Puis, très lentement, la suite, et les deux tomes de Vango. La petite fille semble très fière à côté de son père. Elle pose tous ses livres devant moi. Je sais que cette rencontre avec cet homme et sa fille m’a fait changer. Dans les mots qu’ils me disaient, dans l’aventure qu’ils avaient vécue ensemble, il y avait tout un programme d’écriture. J’essaie maintenant plus que jamais d’écrire des histoires qui accompagnent, qui remettent debout, et surtout qui créent des liens et se partagent". C. C.

J’ai arrêté de fumer

o. marty

Dessinateur et scénariste de bande dessinée et réalisateur, Riad Sattouf a signé pendant neuf ans La vie secrète des jeunes dans Charlie Hebdo, et réalisé deux longs-métrages dont il a aussi signé le scénario, Les beaux gosses (2009) et Jacky au royaume des filles (2014). Il a acquis une renommée internationale avec les deux volumes de L’Arabe du futur (Allary éditions, 2014-2015) et a reçu deux Fauve d’or au Festival d’Angoulême.

"Depuis la sortie de L’Arabe du futur (Allary éditions, 2014 et 2015), je suis devenu un grand fan des dédicaces en librairie. C’est aussi parce que j’ai plus de monde qu’avant, et que je ne suis plus tout seul à ma table ! Je demande toujours à mes lecteurs ce qu’ils font dans la vie. Je leur pose des questions et j’en profite pour apprendre des trucs géniaux sur beaucoup de métiers différents. J’ai rencontré des scientifiques en nucléaire, des professeurs de collège, des plâtriers, des capitaines de marine marchande, des employés de parc d’attractions, des négociateurs de guerre de la Croix-Rouge… Un jour, j’ai rencontré un pneumologue. Je fumais à l’époque. J’avais mal aux poumons. Je lui ai dit en plaisantant : "Vous croyez que j’ai un cancer ?" Il rigole et me répond : "Ah non, ne vous inquiétez pas. Si vous aviez un cancer, vous ne le sentiriez pas du tout comme ça. Vous seriez épuisé, vous maigririez subitement." J’ai arrêté de fumer directement après." M. D.

J’ai compris qu’un livre pouvait changer une vie

Fanny Dion

Valentine Goby est l’auteure de plusieurs romans, dont Kinderzimmer (Actes Sud, 2013), salué par la critique et récompensé par le prix des Libraires 2014. Elle écrit par ailleurs des ouvrages pour la jeunesse.

"J’étais au salon Zinc de livres, à Vendôme, après la sortie de mon premier roman, La note sensible, en 2002. Un lecteur d’une quarantaine d’années s’approche de ma table et me glisse une lettre extraordinaire. Il m’y écrit qu’il était presque analphabète et que le premier livre de sa vie qu’il avait à peu près réussi à déchiffrer, c’était le mien. J’ai été complètement bouleversée par sa démarche : c’était donc vrai cette histoire qu’on raconte partout, un livre peut réellement changer une vie ! Cela fait quatorze ans maintenant que nous sommes en contact par des échanges de lettres. C’est devenu un lecteur si passionné qu’il a lui-même travaillé pour le festival et qu’il s’est mis à monter des rencontres littéraires." P. L.

J’ai été un cadeau d’anniversaire

Rudy Waks - Bernard Werber.

Principalement connu pour sa trilogie des Fourmis (Albin Michel, 1991-1996), Bernard Werber est l’un des auteurs français les plus lus dans le monde. Il a signé une vingtaine de titres chez Albin Michel, dont le dernier, Le sixième sommeil, est paru en septembre dernier.

"J’étais au Salon du livre de Nice, en 2002, en séance de dédicaces. Une lectrice s’avance et me dit : "Aujourd’hui, c’est mon anniversaire, et j’aimerais que vous soyez mon cadeau." Elle était ravissante, et j’ai accepté le soir même d’aller dîner avec elle. Elle m’a expliqué qu’elle avait été très touchée par sa lecture des Thanatonautes (Albin Michel, 1994), et s’était mise elle aussi à écrire. Nous nous sommes tout de suite très bien entendus… Si bien que je suis allé m’installer à Golfe-Juan et que nous avons eu une relation amoureuse qui a duré trois ans. Nous sommes restés de très bons amis." M. D.

J’ai reçu des pâtes pour écrivain

Brigitte Bouchard

Journaliste de 2004 à 2010 au mensuel La Décroissance, Sophie Divry se consacre depuis à l’écriture. Elle a publié son premier roman, La cote 400, aux Allusifs, puis trois romans chez Noir sur blanc. La condition pavillonnaire a reçu la mention spéciale du prix Wepler 2014.

"J’étais en signature dans une bibliothèque à Saint-Brieuc, lorsque se présente devant moi un lecteur très fidèle, qui m’explique qu’il a lu tous mes livres, m’offre un cadeau et s’en va. J’ai attendu d’être rentrée chez moi pour l’ouvrir. Il s’agissait d’un paquet de petites pâtes alphabet, assorti d’un mot très gentil dans lequel il m’expliquait qu’il s’agissait de "pâtes spéciales écrivain", et qu’il faisait partie des "mangeurs de nouilles" auxquels j’avais, entre autres, dédié mon dernier livre sur le quotidien d’une chômeuse (Quand le diable sortit de la salle de bain, 2015). J’ai été très touchée par son geste." M. D.

J’ai rencontré ma conseillère en crime

runo Charoy

Pierre Lemaitre est un romancier et scénariste qui a acquis une renommée internationale dans le domaine du policier, notamment à travers sa trilogie autour du commandant Camille Verhoeven. En 2013, il a obtenu le prix Goncourt pour Au revoir là-haut (Albin Michel), qui tranche avec le reste de son œuvre.

"Dans les salons, en librairie, la rencontre avec les lecteurs est souvent un plaisir bref. On a peu de temps pour chacun, le lecteur est impressionné, il faut, pour établir un vrai contact dans un délai si bref un talent qu’a mon amie Amélie Nothomb… mais dont hélas, je suis dépourvu. Quand mes livres n’avaient pas beaucoup de succès, j’avais plus de temps à consacrer à chaque rencontre mais je n’avais aucun lecteur pour en profiter. Sauf une fois. Elle était sans âge (donc la soixantaine), râblée, fermée de visage, épaisse de traits, calmement agressive et visiblement prête à en découdre. Elle me faisait penser à un médecin pour nageuses des pays de l’Est, je l’imaginais assez bien sortir une grosse seringue de son cabas. Elle était venue pour me faire des reproches. C’était une période où j’éventrais pas mal de jeunes femmes, mes livres étaient assez éprouvants, même pour moi. Et la critique sur la violence de mes romans était monnaie courante. Ma lectrice pointait le doigt sur les pages les plus sanglantes et je mis un moment avant de comprendre qu’elle ne me reprochait pas d’être sanguinaire mais de l’être mal… "J’ai été quarante ans médecin légiste, mon petit monsieur, et je peux vous dire…" Elle n’a pas eu le temps d’achever, j’étais déjà debout, je lui tendais les bras, pensez, un médecin légiste… Elle a été ma conseillère pendant plusieurs livres. Depuis cette époque, côté éventration, je me suis un peu calmé. Nous bavardons moins souvent. Elle me manque beaucoup." M. D.

J’ai rencontré un libraire que ma mère gardait lorsqu’il était petit

Christian Kettiger

Auteure de romans pour adultes et pour enfants, Véronique Ovaldé s’est fait repérer dès Le sommeil des poissons (Seuil, 2000) et jusqu’à La grâce des brigands (L’Olivier, 2013). Elle signera son prochain roman à la rentrée 2016 chez Flammarion.

"Un jour de 2005 je reçois un coup de fil d’Alain Lemoine, le libraire de L’Astrée (Paris 17e) que j’ai rencontré la semaine précédente lors d’une soirée de dédicaces mémorable, comme elles le sont toujours à L’Astrée :

"Je connais ta mère, me dit-il de but en blanc.

- C’est impossible."

Il s’agit en effet d’une accumulation d’improbabilités : librairie, rue de Lévis, 17e arrondissement.

"Elle s’appelle Simone", ajoute-t-il, plutôt content de son effet.

Ma mère s’appelle en effet Simone.

"Elle me gardait quand j’étais petit."

(C’est difficile d’imaginer Alain Lemoine petit, Alain a le cheveu blanc et il est taillé comme une armoire à glace.)

Mais je découvre qu’à la suite de ma venue il a offert à la mère de l’un de ses anciens camarades Déloger l’animal dédicacé. Et que la dame en question, fort âgée, lui dit : "Oh, mais Ovaldé, c’est le nom de l’homme qui a épousé Simone !"

En 1953, ma mère a 14 ans, elle s’appelle Simone Jouanne, et elle vient de quitter sa Picardie natale pour entrer au service de la famille Chenu en banlieue parisienne. Elle restera leur bonne pendant cinq ans, le temps de rencontrer mon père. Alain était le camarade du fils de la famille Chenu. Parfois ma mère, à peine plus âgée qu’eux, était chargée de s’occuper d’eux.

J’appelle ma mère pour lui demander si elle se souvient d’Alain Lemoine.

"Oh oui, dit-elle, il avait une voix magnifique, il était Petit chanteur à la croix de bois."

A tous ceux qui connaissent Alain, imaginez-le Petit chanteur à la croix de bois… A.-L. W.

J’ai dessiné Rahan

Rita Scaglia - Abdré Juillard

André Juillard est scénariste et dessinateur de bande dessinée, connu notamment pour Les 7 vies de l’Epervier et sa reprise de Blake et Mortimer.

"Jeune auteur, j’avais été envoyé par mon éditeur à un festival de bande dessinée à Toulouse avec mon premier album. Inconnu du public, je me morfondais dans mon coin, attendant vainement qu’on veuille bien me demander un dessin. Non loin de là, une foule considérable se pressait autour d’André Chéret qui dédicaçait son Rahan. C’est alors que je vis un enfant se diriger vers moi. Enfin, me dis-je… "J’en ai assez de faire la queue, tu pourrais me dessiner un Rahan ?" Inexpérimenté, je me demandais si accéder à sa demande était bien déontologique, mais la mine découragée du garçon me décida. Je lui fis tant bien que mal son Rahan, qui sembla lui plaire beaucoup. Je lui recommandai de surtout n’en rien dire à personne et, bien entendu, il alla montrer son dessin à ses petits copains, qui se précipitèrent vers moi. Pour finir, j’ai pas mal dédicacé ce jour-là, partagé entre mauvaise conscience et plaisir de faire plaisir." A.-L. W.

J’ai fait passer un casting

DR

Xavier Durringer est dramaturge, scénariste et réalisateur. Il a signé l’an passé un des premiers romans les plus remarqués de la rentrée littéraire, Sfumato (Le Passage).

"J’étais à Strasbourg à la librairie Kléber et près de quatre-vingts personnes étaient venues à la rencontre organisée à l’occasion de la parution de mon premier roman. Un jeune mec arrive, pas du tout le physique d’un acteur, et me dit qu’il a préparé une scène d’un de mes textes et voudrait me la jouer. Je lui explique que ce n’est ni l’endroit, ni le moment pour un casting. Il insiste, malgré sa timidité maladive, pour me faire le texte. Je dégage en touche. La rencontre se passe, puis les dédicaces - le jeune homme achète le livre et demande une signature -, puis on boit des verres avec le libraire, mon attaché de presse et quelques clients dans la librairie. Et je vois toujours dans un coin le garçon qui tient son texte et qui m’attend. Il insiste : "Je peux passer mon monologue ?" Je ne le sens pas, je vois bien que le type n’a pas l’air d’un acteur. Finalement je cède face à sa ténacité. Il fait - 5 °C dehors mais je demande au libraire de m’ouvrir la terrasse pour que le jeune homme ne joue pas devant tout le monde. Le mec est à deux mètres de moi, me regarde dans les yeux et commence le texte. Alors qu’il tremble de tous ses membres, c’est super, tellement sincère. Le monologue est assez long, je le laisse finir. Je lui dis que c’est très beau. Les yeux embués il me remercie et repart. Il était tellement mal à l’aise et pourtant il a fait quelque chose qu’aucun acteur n’aurait osé faire." A.-L. W.

J’ai été soigné in extremis

Zazzo

Illustrateur, dessinateur et scénariste de bande dessinée, Michaël Sanlaville s’est fait connaître avec la série Lastman, signée avec Bastien Vivès et Yves Balak, primée en 2015 lors du Festival d’Angoulême et qui sera portée à l’écran pour la télévision cette année.

"Je travaille depuis quelques années sur une série, Lastman, que le Festival de la BD d’Angoulême a voulu mettre à l’honneur. C’était donc LE Angoulême à ne pas rater. Et comme par hasard, je tombe malade la veille, avant même de me lancer dans le marathon des dédicaces. Je ne dors pas de la nuit, tenaillé par la douleur. A 8 heures, j’appelle tous les médecins de la ville et aucun ne peut me recevoir. Je suis dans un état lamentable et me demande comment je vais tenir le rythme. Mais alors que je surfe sur Facebook, je découvre qu’un de mes lecteurs les plus assidus, qui est aussi médecin généraliste, indique sa présence au salon. Je ne le connais que de vue mais décide de lui envoyer un message en espérant qu’il pourra m’aider. Par chance, il est disponible. Le programme démarre d’ici une heure et nous décidons de nous retrouver dans le hall de mon hôtel. Là, à côté des journalistes et auteurs qui discutent, il commence à m’examiner. Il diagnostique une otite, m’emmène à la pharmacie et rédige une ordonnance de médicaments qui me soulagent et me permettent d’assurer le festival. Je lui dois une fière chandelle ! Et lui promets donc une dédicace particulière. Le lendemain nous nous retrouvons et je lui offre un dessin très travaillé. Depuis, je prends des nouvelles de lui assez régulièrement afin de garder le contact et lui montrer ma gratitude." P. L.

J’ai rencontré un personnage potentiel de mon livre

Olivier Dion

David Foenkinos a fait plus d’une cinquantaine de rencontres à l’occasion de la parution de son roman Charlotte (Gallimard), prix Renaudot et Goncourt des Lycéens 2014.

"J’étais à Nice, à la librairie Masséna. Alors que je parlais des derniers jours de Charlotte Salomon avec son mari Alexander, juste avant qu’ils ne soient arrêtés, un homme âgé a levé la main pour me dire : "Je suis le neveu d’Alexander Nagler." Je venais d’évoquer que, contrairement au couple, la sœur de Nagler avait décidé de fuir Nice avec son petit garçon. Et voilà que le petit garçon était face à moi. Après la rencontre, nous avons parlé longuement, et il était en possession de dessins inédits de Charlotte. Des dessins qu’elle avait donnés à sa mère. Il me les a envoyés par mail. Et nous nous sommes revus lors de l’inauguration de l’exposition "Charlotte Salomon. Vie ? Ou théâtre ?", actuellement au musée Masséna à Nice. Pour moi, c’était comme si mon roman devenait réel. Pendant dix ans, j’avais erré sur toutes les traces de Charlotte, en étant seul. J’avais recherché le moindre élément de sa vie, et là, subitement, j’avais un élément du passé qui surgissait face à moi. J’étais bouleversé de rencontrer un homme que Charlotte Salomon avait porté dans ses bras quand il était bébé." A.-L. W.

J’ai rencontré les médecins qui ont accompagné mon père jusqu’à la mort

J.-f. Paga/grasset

Grand reporter et romancier, Sorj Chalandon a signé sept romans chez Grasset dont Une promesse, prix Médicis en 2006. Pour le dernier, Profession du père (2015), où il parle d’un fils élevé par un père délirant et violent, il est en tournée jusqu’en juin. Pour son précédent roman, Le quatrième mur (2013), prix Goncourt des Lycéens, il avait fait près de deux cents rencontres.

"J’avais une certaine appréhension car je retournais dans la ville où j’ai grandi, la ville où se déroule Profession du père, sur un fils battu et son père fou. A la librairie Passages, à Lyon, il y avait mon frère dans la salle, mais aussi deux hommes que je repère assez rapidement dans l’assistance. Il y avait une sorte de gravité et si j’avais été là pour Retour à Killybegs (2011), ils auraient pu être des membres des services secrets britanniques ! J’essayais de balayer la salle du regard mais j’étais toujours happé par eux. Ils ont tous les deux acheté le livre et, au moment de la dédicace, ils m’annoncent qu’ils sont les médecins qui ont accompagné mon père jusqu’à la mort. Mon père avait été interné d’office à l’hôpital Le Vinatier, près de Lyon, où il est mort le 21 mars 2014. J’ai reconnu la voix du médecin. C’était cette voix chaude et métallique d’un message sur mon répondeur que j’avais écouté des dizaines de fois. "Monsieur Chalandon, si vous voulez voir votre père, c’est immédiatement." Je n’y suis pas allé, je n’ai jamais rappelé. Il m’a regardé droit dans les yeux et m’a demandé :

"Vous vous souvenez du message ?

- Oui.

- Pourquoi ne pas avoir répondu ?

- Je n’ai pas eu le courage.

- Est-ce que vous pensez avoir dit au revoir à votre père avec ce livre ?

- Oui je crois."

Ils m’ont tendu le livre, je ne sais pas ce que j’ai écrit, j’avais les yeux embués. Après une journée de travail, après avoir aidé le père à mourir, ils sont venus écouter le fils. Ils ont clos le chapitre." A.-L. W.

J’ai été hypnotisée

F. mantovani/opale

Frédérique Deghelt est journaliste, réalisatrice et romancière. Son deuxième roman, La vie d’une autre (Actes Sud, 2007), a été adapté au cinéma par Sylvie Testud en 2012, tandis que son sixième ouvrage, La nonne et le brigand (Actes Sud, 2011), a reçu le prix de la Closerie des Lilas.

"Nous sommes une brochette d’auteurs sur le trottoir d’une librairie de province, un jour de marché. Lui, débarque. C’est mon troisième lecteur de la matinée et il s’écrie : "Ça alors, j’ai commencé votre livre hier, je passais par hasard et vous êtes là !" Puis il embraye : "Je suis médecin…" Un peu ennuyée, je lui réponds que je bouscule les médecins et leurs certitudes dans la deuxième partie de ce livre-là… Bousculer, le mot est faible, c’est quand même l’histoire d’une médium qui guérit et voit les morts ! Il éclate de rire : "Ils en ont besoin ! Moi aussi, je les secoue à l’hôpital !" Nous avons entamé une conversation comme deux vieux amis, suivie de deux échanges de mails dans lesquels il me donnait son avis sur le livre. Nous avons par la suite partagé un déjeuner passionnant et soudain, il m’a fait cette proposition étonnante, alors que je venais de rendre mon prochain roman à mon éditrice : "Veux-tu que je te fasse une séance d’hypnose par Skype pour attendre sans angoisse l’avis d’Actes Sud ?"" M. D.

J’ai retrouvé ma prof de français

Philippe Matsas

Enseignant-chercheur en géographie à l’université de Rouen, Michel Bussi est venu au roman policier sur le tard. Depuis Un avion sans elle, il connaît le succès auprès du grand public. Son prochain roman, Le temps est assassin, paraît le 4 mai aux Presses de la Cité.

"Ma prof de français de seconde m’a marqué. Elle aime les mots. Elle nous a fait découvrir Boris Vian, les romans policiers, les chansons de Jacques Higelin, les BD de Gotlib et nous a fait participer à un concours de nouvelles. J’ai changé de lycée après la seconde et je l’ai perdue de vue. Je l’ai cherchée en vain sur Internet, et je pensais qu’elle avait disparu. En même temps, je n’étais pas sûr qu’elle se souvienne de moi car elle avait dû avoir beaucoup d’élèves. Un jour, je signe dans une librairie de la région de Rouen et une lectrice me dit qu’elle est professeure au lycée Fénelon d’Elbeuf. On engage la conversation, je cite le nom des professeurs que j’ai eus et celui de Melle…, professeure de français. Par hasard, la dame est l’une de ses amies : elle me raconte que Melle… s’est mariée, a changé de nom, est partie à l’étranger puis est revenue, et enseigne toujours. Je lui ai écrit une longue lettre pour lui dire ce que je lui devais. Elle se souvenait de moi et même de certaines de mes rédactions. Elle avait aussi lu mes livres sans oser me contacter. Elle m’a fait venir dans sa classe. Aujourd’hui, elle est à la retraite et elle relit mes manuscrits. C’est émouvant car c’est aussi une affaire de transmission". C. C.

J’ai ouvert la porte à mes lectrices du bout du monde

Olivier Dion

Philippe Delerm est l’auteur d’une vingtaine de romans parus principalement au Seuil ou chez Gallimard, et de nombreux recueils de nouvelles et de poèmes en prose, dont La première gorgée de bière et autres plaisirs minuscules (Gallimard, 1997), immense succès public.

"Le 11 novembre 2009, j’ai reçu à mon domicile en Normandie la visite de deux jeunes Suédoises. Elles passaient devant ma maison et s’apprêtaient à déposer une lettre dans ma boîte quand je suis rentré chez moi. Je les ai invitées à boire le thé pour qu’elles me racontent leur histoire. Pour les 16 ans de l’une, l’autre lui avait offert Il avait plu tout le dimanche (Mercure de France, 1998, Folio, 2000), l’un de mes livres centré sur le personnage de Monsieur Spitzweg, un employé de La Poste qui habite Paris. Elle l’a lu plusieurs fois d’affilée et s’est surtout, à partir de ce moment-là, complètement passionnée pour la ville de Paris, avec pour rêve de venir y habiter un jour. Toutes les deux ont commencé à regarder des films français, à écouter du Cabrel et du Goldman, à apprendre la langue française. Un jour, enfin, elles ont emménagé dans la capitale, et se sont amusées à retracer les différents lieux évoqués dans le livre, comme le célèbre restaurant Bouillon Chartier. Comme dernière étape de ce pèlerinage, elles avaient décidé de venir me déposer cette lettre, et ont réussi à trouver mon adresse personnelle en se rendant dans le lycée où j’étais professeur jusqu’en 2007. Nous avons échangé nos coordonnées, mais aujourd’hui leurs numéros de téléphone ne sont plus valides et je ne sais pas ce qu’elles sont devenues. C’est probablement la rencontre avec des lectrices la plus extraordinaire qui me soit arrivée." M. D.

J’ai acheté un beau cahier

Theresa Bronn

Née dans le New Jersey, Susie Morgenstern a enseigné l’anglais à l’université Sophia-Antipolis jusqu’en 2005. Auteure reconnue pour la jeunesse - on lui doit notamment La sixième (1984), un classique du genre, La première fois que j’ai eu 16 ans (1989), Lettres d’amour de 0 à 10 (1996), tous à L’Ecole des loisirs -, elle signe Le grand roman de ma petite vie (La Martinière Jeunesse) et La famille trop d’filles (Nathan Jeunesse), parus en janvier.

"Je reçois souvent de grandes enveloppes des écoles avec vingt-six fois "On a bien aimé votre livre". Parfois une enveloppe timbrée est jointe, alors il faut répondre. Récemment, j’en ai reçu une avec une jolie écriture. C’étaient cinq pages écrites par une adolescente de 15 ans, venant d’une clinique de Lyon. Elle me raconte qu’elle a lu Confession d’une grosse patate et qu’elle s’est complètement identifiée : elle est anorexique. La lettre est bien écrite. Je ne sais pas quoi répondre. Ma fille endocrinologue la lit et en a le souffle coupé. La seule réponse que j’ai pu faire, c’est lui acheter un beau cahier. Je lui ai envoyé avec un mot disant qu’elle était un écrivain. Il y a un mois, j’ai reçu le cahier rempli. Je l’ai lu. Il n’y avait pas d’adresse mail alors j’ai à nouveau rédigé une lettre pour lui dire combien j’ai aimé son manuscrit et que si elle voulait, je pouvais l’envoyer à un éditeur car je pense qu’il mérite d’être publié. Je n’ai pas de réponse à ce jour." C. C.

J’ai approché André Brink

Le Dilettante

Romain Puértolas a été la surprise de la rentrée littéraire 2013 avec L’extraordinaire voyage du fakir qui était resté coincé dans une armoire Ikea, paru au Dilettante, énorme succès en France (310 000 ventes) comme à l’étranger. Depuis, il a écrit La petite fille qui avait avalé un nuage grand comme la tour Eiffel (janvier 2015), repris le 3 février 2016 au Livre de poche, et Re-vive l’Empereur ! (septembre 2015).

"Je participais à une rencontre dans la librairie Love Books de Melville, à Johannesburg. Je cherche dans les rayonnages un auteur local, sud-africain, et je tombe sur Philida d’André Brink, l’histoire d’une petite esclave noire rebelle au XIXe siècle, dans les derniers mois de l’esclavage en Afrique du Sud. La tournée se poursuit avec Franck Thilliez et Olivier Truc à Cape Town et à Franschhoek. Nous passons une soirée dans une ferme et je rencontre la veuve d’André Brink, Karina, qui a lu le Fakir. Elle me révèle que je suis dans la ferme de Philida, où s’est passée l’histoire. En fait, André Brink l’a héritée de sa famille. Ce fut une coïncidence énorme, une rencontre spéciale avec une lectrice spéciale, Karina, et un beau moment : j’atteignais Brink à travers elle, et Philida à travers Brink." C. C.

J’ai failli y passer

Hervé Thouroude

Auteur et réalisateur, Philippe Claudel a reçu le prix Renaudot 2003 pour Les âmes grises (Stock) et le prix Goncourt des Lycéens 2007 pour Le rapport de Brodeck (Stock). Pour L’arbre du pays Toraja (Stock), paru en janvier, il a fait une soixantaine de rencontres avec des lecteurs.

"La scène se passe en 1999. Nous sommes une dizaine d’auteurs à être en dédicace en Charente, et je signe mon premier roman, publié chez Balland. La manifestation se déroule sur deux jours, avec une nuit à passer sur place, logé chez l’habitant. Une séance de dédicaces s’organise avec des lecteurs. Je discute avec l’un d’entre eux et remarque qu’une jolie femme d’une quarantaine d’années m’adresse un grand sourire en attendant son tour. Elle s’approche enfin et me demande, sans se départir de son grand sourire : "Je voulais savoir… comment est-il possible d’écrire une merde pareille ?" Je ne laisse rien paraître de ma surprise, et lui réponds poliment qu’il en faut pour tous les goûts. "Non mais vraiment… L’histoire est nulle, le style insignifiant", assène-t-elle. Je finis par exploser et menace de partir, avant que l’organisation ne vienne m’expliquer qu’elle fait partie de l’association à l’origine de la signature, qu’elle est un peu particulière. Surtout, me précise l’un des organisateurs, elle a fait des pieds et des mains pour que je sois hébergé chez elle, ce qui n’a finalement pas eu lieu. Je crois bien avoir échappé ce jour-là à une fin à la Stephen King." M. D.

J’ai rencontré mon futur compère et partenaire de tennis

Rita Scaglia/dargaud

Le scénariste Pierre Christin est notamment connu dans le monde de la bande dessinée pour avoir signé avec Jean-Claude Mézières la série Valérian (Dargaud).

"Années 1970. Je signe des albums de Valérian en compagnie de Jean-Claude Mézières au nouveau centre commercial de la Défense. Dans la queue, un grand beau jeune homme. Il s’approche et me dit : "Vous ne me connaissez pas mais j’aimerais vous demander quelque chose." D’accord, bien sûr, je réponds. "Je m’appelle Enki Bilal et…" Je l’arrête : "Oh, mais si, je vous connais ! En tout cas, je connais vos dessins…" Peu de temps auparavant, passant à la rédaction de l’hebdomadaire Pilote auquel je collaborais, j’avais aperçu des planches d’un débutant, posées sur le bureau du rédacteur en chef et, même de loin, j’ai eu un choc. Je me lève donc de ma petite table - de toute manière, les lecteurs s’en fichent, des scénaristes, ce qu’ils veulent c’est des petits dessins et Mézières fait ça tout seul à merveille - et Enki et moi allons prendre un café. Il me dit qu’il aimerait bien travailler avec moi. Je venais justement d’attaquer une histoire de politique-fiction se passant dans la France contemporaine et je cherchais quelqu’un ! C’était pour La croisière des oubliés (Dargaud, 1975) première de nos Légendes d’aujourd’hui qui s’achèveront avec Partie de chasse (Dargaud, 1983). Dès le lendemain, nous sommes dans mon bureau et nous commençons à discuter. Il en sortira plusieurs albums de BD, les premiers romans graphiques français, un film, et de nombreuses parties de tennis." A.-L. W.

J’ai compris que ma grand-mère était devenue complètement folle

Yann Diener

La romancière Marie Darrieussecq s’est fait connaître dès son premier roman, Truismes (P.O.L, 1996), traduit dans une quarantaine de langues. Elle est lauréate du prix Médicis en 2013 pour Il faut beaucoup aimer les hommes (P.O.L).

"C’était à Bayonne, ma ville natale, et j’étais à la librairie de La Rue en pente pour Truismes. Ma grand-mère paternelle vivait seule depuis la mort de mon grand-père. Je me tenais prudemment à distance car elle était folle, folle et en plus méchante, et mon père en avait beaucoup souffert dans son enfance. Je ne l’avais donc pas avertie de ma venue dans la région. La rencontre se passe, puis je m’installe pour dédicacer. C’est alors qu’elle fait son entrée, aussi spectaculaire qu’une diva. Elle brandit le livre en disant qu’elle l’a acheté, puisque je ne lui ai pas envoyé, et insiste pour faire la queue comme tout le monde. Elle avait cette logorrhée angoissante qui m’intriguait beaucoup quand j’étais petite. Elle parlait comme en spirale, commençant à un point, s’égarant par de multiples autres points, mais finissant toujours par retrouver le premier point - ça pouvait durer des heures, et ça occupait tout l’espace. J’ai essayé de garder mon sang-froid, j’ai continué à dédicacer et à discuter comme je pouvais avec les lecteurs eux aussi troublés, alors que son tour arrivait dans la file. J’ai signé son livre mais je ne me souviens pas de ce que j’ai pu écrire ou dire. Je ne me rappelle que ses vêtements gris élégants, sa prestance. Quelqu’un a fini par la faire sortir. J’ai appelé mon père pour le prévenir. Nous n’avions pas pris la mesure du fait que mon grand-père, toute sa vie, l’avait "maintenue" dans certaines limites, mais là, depuis sa mort, elle était en roue libre. Quelques semaines plus tard, elle a essayé d’assassiner sa voisine avec un hachoir, a été internée et a fini sa vie dans une clinique où, enfin, sa maladie a été prise au sérieux et où on l’a correctement soignée." A.-L. W.

J’ai retrouvé l’inspiration

Clement Camar MercieR

L’écrivaine et dramaturge Alice Zeniter a publié son premier roman, Deux moins un égal zéro, à l’âge de 16 ans. Son dernier titre, Juste avant l’oubli, paru en août 2015 chez Flammarion, a reçu le prix Renaudot des Lycéens.

"En septembre 2013, j’étais en dédicace à la Fête des livres de La Ferté-Vidame. Une femme arrive à ma table et me parle d’une émission de radio à laquelle j’ai participé et qu’elle a entendue le matin même sur France Inter. Elle avait été particulièrement touchée par le moment où j’évoquais la beauté des îles Hébrides, endroit qu’elle avait elle-même visité, et me conseille d’écrire dessus au plus vite. Alors que j’étais en train de lui expliquer que mon prochain roman se déroulerait dans un autre lieu, j’ai eu une sorte de révélation : elle avait raison. Cela faisait un an que j’avais la trame de ce qui allait devenir Juste avant l’oubli, mais j’étais bloquée parce que insatisfaite de l’endroit où je situais l’intrigue. Ce serait sur les îles Hébrides, et dès que j’ai imaginé mon histoire dans ce lieu magique, qui devenait lui-même un personnage, tout s’est débloqué. Je pense m’être arrêtée au milieu de ma phrase, prise dans une déferlante d’idées avec une seule envie : rentrer chez moi et écrire. Je dois beaucoup à cette inconnue dont je ne connais ni le nom, ni le visage, à peine la silhouette. Sur le coup, je ne lui ai pas dit merci, alors je lui ai adressé un petit mot dans les remerciements de Juste avant l’oubli." P. L.

J’ai voyagé de l’Alsace à l’Ethiopie

Sandrine Roudeix

Jean-Claude Guillebaud est journaliste et écrivain. Il a publié une vingtaine d’essais et de récits de voyage, principalement au Seuil et à L’Iconoclaste, dont La tyrannie du plaisir (Seuil), prix Renaudot essai 1998.

"Je suis en signature dans une librairie de Strasbourg en 1997, pour mon livre avec Raymond Depardon, La porte des larmes : retour vers l’Abyssinie (Seuil, 1996). Une lectrice se présente à moi, m’explique qu’elle est une comédienne gréco-éthiopienne et qu’elle aimerait beaucoup adapter mon texte au théâtre. Je crois d’abord à un canular mais je lui donne mon accord, évidemment. Par la suite, je n’entends plus parler d’elle pendant sept ou huit ans, jusqu’à ce qu’elle me recontacte un jour pour m’annoncer que la pièce sera présentée quelques semaines plus tard au Lavoir moderne, à Paris. Je suis allé voir la pièce et j’ai beaucoup aimé la mise en scène, dans laquelle des clichés de Depardon étaient projetés en fond de scène. J’ai pensé que cela s’arrêterait là, mais elle a depuis monté un projet en Ethiopie, pour un public moitié français et moitié éthiopien, et est en train de créer une version en amharique, une des langues en Ethiopie. Je vais d’ailleurs, sur son invitation, l’accompagner en tournée en Ethiopie lorsque la pièce sera prête. Une signature en Alsace peut décidément mener très loin !" M. D.

J’ai changé ma façon de dessiner

Alyz

Auteur de bandes dessinées et de livres pour la jeunesse, Benjamin Lacombe a démarré en fanfare en 2006 avec Cerise Griotte, publié au Seuil et aux Etats-Unis chez Walker, sacré "meilleur livre de jeunesse de l’année 2007" par Time Magazine. Depuis, il a écrit et illustré une vingtaine d’albums au Seuil Jeunesse et chez Albin Michel Jeunesse, dont le célèbre Herbier des fées, dont il a réalisé la version e-book enrichie.

"C’était une rencontre scolaire dans une ancienne cité industrielle du centre de la France où tout avait fermé peu à peu : l’usine, les magasins, le cinéma, et même le boucher quinze jours avant ma venue. A chaque intervention, j’essaie d’expliquer comment on raconte une histoire, comment on la construit. Ensuite les enfants imaginent un récit, dont je dessine les personnages. D’habitude, les gamins débordent d’énergie, d’idées, s’agitent dans la classe. Là, il ne se passe rien, ils n’ont rien à raconter. J’ai compris en discutant avec l’institutrice : tout était fermé autour d’eux et ils n’avaient plus accès à rien, ils ne s’évadaient pas, n’avaient pas d’imagination. Cet épisode m’a inspiré un livre, La mélodie des tuyaux, paru en 2009 au Seuil Jeunesse, qui raconte l’arrivée dans une ville d’une troupe de saltimbanques apportant la fantaisie, l’ailleurs, l’imaginaire, le tout sur fond de musique tzigane. C’est un album sur la différence, l’acceptation de l’autre, la société multiculturelle. Aujourd’hui il suscite toujours le dialogue, a été adapté deux fois au théâtre et a donné lieu à de nombreux spectacles. Voilà comment une rencontre a changé mon dessin." C. C.

J’ai rencontré ma première lectrice

Jean-Luc Bertini/Flammarion

Antoine Laurain s’est fait remarquer dès son premier roman, Ailleurs si j’y suis (Le Passage, 2007), qui a obtenu le prix Drouot, tandis que Le chapeau de Mitterrand (Flammarion, 2012) a été couronné par les prix Relay des voyageurs et Landerneau découvertes, puis adapté en 2015 pour la télévision. Son sixième roman, Rhapsodie française, est paru le 13 janvier chez Flammarion.

"J’ai rencontré Isabelle à Metz, lors de mon tout premier salon pour mon premier roman, Ailleurs si j’y suis. Elle est arrivée un peu par hasard devant mon stand, a lu la quatrième de couverture et l’a acheté, en me disant "j’aimerais vous dire ce que j’en pense". Je lui ai proposé de me contacter après sa lecture sur mon site personnel, et j’ai été assez surpris de découvrir son compte rendu, extrêmement pertinent et sensible. Nous avons échangé quelques mails par la suite, elle a acheté mon livre suivant sur le même salon, en a fait une critique, et ainsi de suite depuis une dizaine d’années. A chaque nouveau livre, j’ai le retour de ma première lectrice, et ses commentaires sont bien souvent plus recherchés que ce que je peux lire dans la presse. Récemment, nous avons pris un café ensemble alors qu’elle se trouvait à Paris. Il peut se passer six mois sans que nous nous donnions de nouvelles, et puis je décide d’un coup de lui envoyer un message pour savoir comment elle va. C’est quelqu’un dont l’avis compte énormément, et je guette toujours son opinion parmi les premiers retours sur mes livres." M. D.


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