Dossier 

Il y a un an, Michel Lafon publiait Poster Girl, un roman de science-fiction de Veronica Roth. Avec sa couverture aux faux airs d'affiche rétro, c'est à peine si l'on remarque la mention discrète « Illustrations : © IA Midjourney ». « C'est honteux qu'une telle maison d'édition fasse des économies sur le dos des illustrateurs », twitte immédiatement l'illustrateur Jérémie Fleury, furieux qu'un éditeur utilise une IA pour réaliser une couverture. Face au bad buzz, Elsa Lafon, la directrice générale de la maison, tente de s'expliquer : « La direction artistique a pensé que l'utilisation de l'IA était une mise en abyme intéressante et qui faisait écho à l'intrigue du roman. » Peine perdue. L'histoire marque les esprits et donne le coup d'envoi d'une controverse qui ne s'épuisera pas : l'IA n'a pas sa place dans le monde de l'édition. Un an après, alors que le dialogue pro et anti-IA semble rompu - les deux tribunes publiées par Le Monde et Libération il y a peu en témoignent -, à quoi ressemble cet ogre futuriste dont on nous vante la puissance ? L'intelligence artificielle a-t-elle, comme prédit, absorbé tous les chaînons du livre ? 

Frilosité française

Tandis que certains éditeurs, comme Francis Geffard d'Albin Michel, Vera Michalski, P.-D.G. du groupe Libella ou Nathalie Zberro, P.-D.G. des éditions de l'Olivier, soutiennent le collectif de traducteurs En chair et en os pour faire face à la menace, d'autres proposent ici et là quelques expérimentations timides. La directrice de Fayard, Isabelle Saporta, a lancé en août dernier « Fayard Graffik », une collection de BD dont certains titres sont illustrés par une intelligence artificielle (voir page 36) mais, prévient-elle, « on aura 75 % d'illustrateurs et 25 % de projets pointus avec IA ». Arthur Chevallier, directeur littéraire du pôle histoire chez Humensis, a tenté, lui, l'exercice côté recherche. En janvier 2023, il crée Vestigia, un laboratoire de tech où l'intelligence artificielle est à l'œuvre. Quatre mois plus tard, il publie Et si Rome n'avait pas chuté, un essai de Raphaël Doan coécrit avec ChatGPT. Des poussées qui, malgré quelques beaux succès (5 000 exemplaires vendus de Et si Rome n'avait pas chuté), restent anecdotiques face à la masse de titres publiés chaque année. 

Qui a peur de l-intelligence artificielle ?1.jpg
Virginie Clayssen, présidente de la commission numérique du SNE et directrice du patrimoine et de la numérisation à Editis.- Photo OLIVIER DION

« L'édition a une position conservatrice vis-à-vis de l'IA », remarque David Defendi, fondateur de Genario, une application basée sur l'IA pour aider les auteurs dans l'écriture. « 80 à 90 % de notre chiffre d'affaires est généré par la partie scénario. Celle des livres ne représente qu'une petite part », regrette celui qui s'ouvre désormais à l'international, en Espagne et dans le monde anglo-saxon, où le marché « est plus accessible ». Même constat pour la start-up française de traduction assistée Geo Comix qui a dû déposer le bilan en juin dernier avant d'être rachetée par De Marque. « Historiquement, l'édition est un marché qui prend son temps », justifie Marc Boutet, président du groupe. Comme David Defendi, c'est vers l'international que le Québécois se tourne : « On travaille avec l'espagnol ECC Cómics, on discute avec Planeta et on voit déjà apparaître un certain intérêt du Japon et de la Corée pour ce que l'on fait. »

La partie immergée de l'iceberg

Mais le pas de deux édition française-IA ne s'arrête pas là. Suivant le tracé discret et opaque des politiques éditoriales internes, l'usage de l'intelligence artificielle fait son chemin pour s'ancrer durablement dans les pratiques. « Les maisons d'édition mutualisent, notamment au sein du SNE, leurs efforts de veille, leur compréhension des enjeux, et se mobilisent pour le respect du droit d'auteur. Elles demeurent par ailleurs discrètes sur leurs projets en cours, concurrence oblige », éclaire Virginie Clayssen, présidente de la commission numérique du SNE. Également directrice du patrimoine et de la numérisation à Editis, elle confie : « Comme tous les groupes d'édition, nous suivons cela de très près. Des expérimentations sont en cours dans différentes entités du groupe. » Une partie immergée de l'iceberg difficilement chiffrable sur laquelle plane une forme d'omerta et qui toucherait en premier lieu les petites mains de l'édition. « Ce sont des pratiques invisibilisées que personne n'assume publiquement », déclare le collectif En chair et en os.

« Dès juillet 2022, on a commencé à voir certains de nos membres perdre des projets alimentaires. Est ensuite arrivé un effet de spam. Toute cette nouvelle matière créée par les IA a bouché le flux, déjà dense, de contenus », détaille Stéphanie Le Cam, directrice de la ligue des auteurs professionnels. À cela, la spécialiste des sciences sociales du travail ajoute une problématique d'appropriation des œuvres par les IA. « Et le phénomène va s'amplifier, s'alarme-t-elle. Vous imaginez bien qu'entre payer 500 euros un illustrateur pour une couverture et 20 euros par mois un abonnement à Midjourney, le choix est vite fait... » Côté traducteurs, même problème : pour certains éditeurs, l'IA n'est pas vue comme une valeur ajoutée mais comme un moyen de réduire les coûts grâce à la post-traduction, une technique consistant à prétraduire un texte avec une IA. « Les tarifs actuels de la post-édition avoisinent les 50 % de la rémunération habituelle de la traduction. La post-édition aura également un impact sur le statut des traducteurs qui risquent de perdre leur qualité d'auteur et seront traités à terme comme des prestataires de services sans rémunération liée à l'exploitation de leur œuvre », s'inquiète Sophie Aslanides, présidente de l'Association des traducteurs littéraires de France (ATLF). « Les premières victimes sont la jeune génération de traducteurs, ceux qui sortent des études, qui n'ont pas encore de réseau ni de revenus : ils n'ont pas d'autre choix que d'accepter ces missions sous-payées », précise En chair et en os. Créé il y a peu, le collectif a déjà rassemblé plus de 3 000 signataires pour son manifeste de la traduction humaine. Une nouvelle étape dans ce bras de fer entre l'homme et la machine qui ne semble pas près de s'arrêter. 

Interview de Tristan Garcia, philosophe et écrivain

Livres Hebdo : Une IA peut-elle remplacer un écrivain ?

Tristan Garcia : Penser en termes de « grand remplacement », c'est se tromper ! ChatGPT, c'est un peu faible pour l'écriture, ça tourne vite en rond. Si je demande à ChatGPT « pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien », sa réponse reprend des pages Wikipédia. Pour ma part, ça ne m'intéresse pas de converser avec lui pour en faire un livre. Aucun vertige.

D'autres algorithmes sont plus intéressants, comme les GAN, des « réseaux antagonistes génératifs » : un réseau de neurones auto-apprend à partir d'une matière et un autre réseau de neurones artificiels valide ou non ce que produit le premier. Ça donne des résultats assez chaotiques, un peu rigolos. Mais cela ne peut pas prendre la place du créateur littéraire, sauf si la forme littéraire est automatisée, comme les collections qui ont un cahier des charges très précis - les romances des éditions Harlequin, par exemple. L'IA ne remplace pas la créativité, mais automatise des formes présentes dans la littérature.

Même en continuant à apprendre ?

En s'améliorant, l'IA se normalise. Le discours posthumaniste, teinté de théologie, voit surgir de nouvelles formes de conscience ; moi, je ne vois que des formes automatisées statistiques qui recomposent les tonnes de données d'internet et nous envahissent de déchets informationnels. Pas des textes métaphysiques, pas d'intelligence capable de faire de grands romans : mais une décharge. L'IA produit des spams. Et plus elle en déverse sur internet, plus les agents conversationnels s'en nourrissent, ce qui crée des boucles absurdes. On va s'habituer à avoir notre champ visuel pollué d'images et de textes recomposés par l'IA, et personne n'aura de problème à dissocier la créativité humaine et le contenu produit par l'IA.

Mais si l'on restreint la nourriture de l'IA à des textes littéraires, le résultat peut être intéressant ?

Il faut beaucoup de matière pour demander à un générateur de contenus d'écrire quelque chose de nouveau dans le style d'un écrivain. Avec Rimbaud, par exemple, ça ne marche pas, la machine prend un bout de vers des Illuminations et un autre du « Bateau ivre », c'est du pastiche. 

Mais même quand on nourrit l'IA de nombreux textes, il se dégage une manière de parler qui lui est propre. Pour moi, c'est le plus intéressant, et ce que je vais essayer de faire dans mon prochain roman : révéler la façon de penser de l'IA, rigide, une personnalité un peu lourde et parfois boudeuse, quand elle refuse de nous répondre, parce qu'elle a été programmée pour être polie ! On voit émerger un style encore difficile à définir, artificiel, bizarre.

Et un nouveau style va peut-être éclore en réaction à l'IA...

Quand la photographie est apparue, il y a eu une réaction forte de peintres, ce qui a donné l'impressionnisme ! Aujourd'hui, les graphistes, illustrateurs (et journalistes, qui vont passer un temps infini à faire le tri dans la surproduction d'informations polluées par l'IA) peuvent avoir des inquiétudes. Mais pas les écrivains.

 

Dernier ouvrage paru de Tristan Garcia, Laisser être et rendre puissant, Presses universitaires de France, coll. « MétaphysiqueS », 2023, 432 p. 

Une IA dans le viseur

Le 3 octobre dernier est paru Initial_A, une BD aux images générées par Midjourney. L'ouvrage est publié à compte d'éditeur et tiré à 2 000 exemplaires grâce à une campagne de financement participatif. Une énième histoire d'autoédition et d'intelligence artificielle, somme toute... Sauf que le récit ne s'arrête pas là. Il commence en réalité il y a un peu plus d'un an. Alors en contrat avec Delcourt, l'auteur Thierry Murat voit apparaître le nom "Midjourney" dans certains cercles d'illustrateurs. Intrigué, il teste la machine, fait ses expériences, réalise des images... « J'ai été immédiatement partagé entre la terreur et la fascination, raconte l'auteur. Il fallait que j'aille plus loin... J'ai donc décroché mon téléphone et proposé à mon éditeur d'utiliser Midjourney pour réaliser les images d'une BD de science-fiction que je devais faire pour lui. » Banco, l'éditeur accepte. L'auteur se plonge alors dans la création de ce qui deviendra Initial_A. En parallèle, c'est tout le milieu de l'édition qui voit l'intelligence artificielle arriver comme une vague charriant avec elle de nouvelles problématiques autour de l'utilisation des données, du droit d'auteur ou encore du plagiat. « En quelques mois, le sujet s'est crispé », se souvient Thierry Murat. Il estime en avoir fait les frais. En avril 2023, le contrat est annulé. « J'étais effondré mais je ne voulais pas abandonner le projet. J'ai donc lancé cette campagne Ulule et lancé Log out, le label éditorial qui publiera finalement Initial_A. »

ChatGPT, la tête d'affiche 

Lancée fin 2022 par OpenAI, ChatGPT est incontestablement l'IA générative de textes la plus connue. Elle est capable de comprendre les questions des utilisateurs et d'y répondre dans un langage proche de celui d'un humain. Leader en nombre d'utilisateurs, la plateforme est déjà largement prisée des auteurs et des éditeurs. Elle propose depuis fin septembre une version gratuite ChatGPT-4, qui fournit la liste des sources utilisées sur le web. Paramétrée pour produire des contenus neutres et non offensants, ChatGPT est régulièrement critiquée pour son manque d'aspérités. 

DALL-E, avec modération

Générateur d'images photoréalistes conçu par OpenAI, DALL-E a rejoint en accès gratuit l'écosystème Bing de Microsoft (partenaire investisseur d'OpenAI). Pour se démarquer des autres plateformes, DALL-E joue sur les complémentarités avec ChatGPT, l'autre outil phare d'OpenAI. S'agissant de la protection du droit d'auteur, ses créateurs indiquent refuser de générer des images s'inspirant du style d'artistes vivants. Ces derniers ont d'ailleurs la possibilité de s'opposer à l'utilisation de leurs œuvres via un formulaire disponible sur le site web de DALL-E. 

Midjourney, le défricheur 

Sans doute l'IA la plus connue dans le domaine de l'illustration, Midjourney fonctionne uniquement via Discord et permet de générer automatiquement des images à partir d'une description textuelle. Déjà utilisée par plusieurs éditeurs en France, la plateforme (voir encadré ci-contre), dont la version gratuite n'est plus disponible depuis mars 2023, n'a pas résolu la question du droit d'auteur. Dans une interview à Forbes, son patron David Holz a d'ailleurs reconnu que Midjourney collectait des centaines de millions d'images sans savoir si elles étaient protégées ni à qui elles appartenaient. 

Mistral AI, le challenger français

Quelques mois après une levée de fonds record, la start-up française fondée par Arthur Mensch, Guillaume Lample et Timothée Lacroix a présenté fin septembre son premier modèle de langage open source, Mistral 7B. La plateforme, qui ambitionne de concurrencer les géants américains du secteur, permet entre autres fonctionnalités de générer du texte. Elle reste néanmoins discrète concernant les données qui ont servi à alimenter Mistral 7B. De plus, à l'opposé d'un ChatGPT ou d'un DALL-E, Mistral AI ne comprend pour le moment aucun mécanisme de modération, permettant ainsi à ses utilisateurs d'accéder à tous les types de contenus. 

emu, code bless america 

Fin septembre, Meta a présenté une nouvelle IA nommée Emu, capable de générer des images à partir d'un texte. Emu se veut une réponse à Midjourney : Instagram et WhatsApp sont les premières applications à en bénéficier, notamment pour créer des stickers. Côté génération de texte, Meta AI entend quant à lui concurrencer ChatGPT et Google Bard. Dans un premier temps limité aux États-Unis, ce nouveau modèle utilise le langage LLaMA (pour Large Language Model Meta AI), développé par Meta et Microsoft. En août, Meta a aussi dévoilé un nouveau modèle d'IA de traduction nommé SeamlessM4T, capable de proposer plusieurs types de traductions dans près de 100 langues. 

MarÍa de la O MartÍnez : « L'IA permet de gagner en temps et en précision »

Premier éditeur juridique et fiscal, le groupe Lefebvre Sarrut, sous lequel se déploie la marque ombrelle Lefebvre Dalloz, prévoit d'intégrer l'intelligence générative GenIA-L à ses bases de données françaises d'ici 2024. Déjà commercialisée en Espagne, la solution technologique « permet aux experts du droit de gagner du temps et d'être plus précis dans leurs recherches informatives », détaille María de la O Martínez, directrice de l'innovation chez Lefebvre Sarrut. Surtout, elle promet d'être plus fiable que les IA publiquement disponibles. « À partir d'un seul mot-clé, l'utilisateur se voit proposer un résumé juridique, un résumé colloquial et l'accès aux mémentos de la profession. Il peut surfer entre les liens suggérés par la solution qui, à la différence de ChatGPT, fournit un accès aux sources pour chaque information, elle-même régulièrement mise à jour par des professionnels du secteur », poursuit-elle. Filtrés par l'IA, les éléments générés permettraient ainsi aux usagers de « mieux répondre aux besoins de leurs clients ». E. C.

Gwendoline Gauer : « On retrouve une structuration des textes propres à l'IA »

En septembre 2023, les éditions Edilivre ont lancé un concours d'écriture avec ChatGPT. « Les participants devaient nous envoyer des nouvelles écrites grâce à l'intelligence artificielle avec pour thématique un monde futuriste où la culture a disparu, raconte Gwendoline Gauer, éditrice. Moi-même, j'utilise l'IA dans mon travail pour reformuler des phrases ou être mieux comprise des auteurs, et il me semblait important de développer ça dans le domaine de l'écriture. Sur les 70 manuscrits reçus, il y a eu beaucoup de textes différents avec une majorité d'auteurs que nous ne connaissions pas. Certains sont d'ailleurs revenus vers nous car ils n'arrivaient pas à manier ou à trouver ChatGPT. Parmi les textes, certaines similarités peuvent être soulignées : beaucoup de nouvelles débutaient par "dans un futur lointain" ou utilisaient des groupes de mots comme "monde industriel" ou "dégradation de la terre". On retrouve aussi une structuration propre à l'IA avec des courts paragraphes rangés en "chapitres" ou en "sections". Nous avons comme projet de faire de ces nouvelles un recueil dont la sortie est prévue pour décembre. » P. G.

Tosca Noury : « L'IA stimule la créativité »

Autoéditée avec la plateforme BoD (La force de vivre, 2021), l'autrice Tosca Noury s'appuie sur l'IA pour écrire. « Je n'utilise l'IA qu'en support de mon travail d'écriture. Je me sers notamment des outils de Thesaurus, qui me permettent souvent de trouver des résultats plus précis et mieux ciblés qu'un simple dictionnaire de synonymes, ou de l'assistant d'écriture, qui permet d'avoir des retours argumentés sur mes textes. Cela me permet non pas forcément de gagner du temps ou de l'énergie, mais plutôt d'élargir le champ des possibilités. L'IA peut stimuler la créativité par les remarques issues de son analyse des chapitres ou par les suggestions qu'elle peut faire pour écrire la suite du récit. Cependant, même si elle offre de nouvelles possibilités et une aide précieuse pour écrire, l'IA ne doit en aucun cas remplacer la création artistique humaine. Je la considère comme une possibilité d'aller plus loin dans l'écriture, un outil qui peut s'avérer utile et duquel on peut s'inspirer mais qui ne doit pas remplacer la création humaine, y compris pour éviter, indirectement, d'utiliser le travail d'autres personnes pour nourrir et entraîner les modèles de langage. Même si l'IA peut me donner des idées, des pistes, des suggestions, je ne me sers jamais de ce qu'elle produit à l'état brut. » C. K.

Henri Mojon : « ChatGPT corrige mieux que les auteurs »

Au lendemain de la mise à disposition du prototype d'OpenAI, Henri Mojon, le directeur des éditions du Net, spécialisées en autoédition et impression à la demande, s'est emparé de la clé API de l'outil pour produire ses propres requêtes. Et pour offrir à ses auteurs une plateforme d'écriture sans limite de caractères, en guise de support créatif. « ChatGPT est un outil extraordinaire pour produire des corrections, des résumés, des styles ou même des quatrièmes de couverture, se réjouit Henri Mojon. Il corrige aussi très bien la syntaxe et l'orthographe des ouvrages pragmatiques et érudits, souvent mieux que les auteurs. » E. C.

Émilie Coudrat : « L'idée est d'aider les créateurs »

Responsable de développement de la filiale française du groupe sud-coréen Naver Webtoon, émilie Coudrat reconnaît les avantages des outils. « L'IA est un énorme sujet chez Webtoon, et une équipe y est dédiée. Mais c'est un sujet épineux, car certains peuvent avoir peur de voir l'IA remplacer les créateurs. Or, l'idée est qu'elle les aide. D'ailleurs, on n'imagine pas de succès dans un pays sans créateur local, incarné. Le premier outil aide à coloriser les images. C'est basé sur le deep learning : on entraîne nos machines à comprendre comment sont colorisées des centaines de milliers d'images, pour qu'elles sachent appliquer ensuite des instructions (donner tel sentiment à un personnage...). Le deuxième outil permet de détecter des créations non gratuites publiées sur d'autres sites. Depuis que webtoon l'utilise, on estime que le nombre de séries publiées illégalement a baissé de 30 %. Le troisième outil scanne les images et textes des quelque 500 épisodes publiés chaque semaine. Il détecte et bloque les contenus violents ou obscènes, puis les envoie à l'équipe de modération. Le dernier outil : pouvoir transformer la photo d'une personne en personnage de webtoon. L'objectif final est que ce filtre s'adapte au style du créateur, mais nous n'en sommes pas là. » F. G.

Vincent Ravalec et Isabelle Saporta : « Un nouvel outil de création »

Inaugurée le 4 octobre, la collection « Fayard Graffik » utilise l'IA pour illustrer environ un cinquième de ses titres. Elle y a notamment eu recours pour Jésus, de Jean-Christian Petitfils. « C'est un nouvel outil de création dont on s'empare, indique Vincent Ravalec, codirecteur de la collection. J'ai toujours été à l'affût des possibilités offertes par la technologie. » Les visuels générés par IA proviennent essentiellement de Midjourney et Stable Diffusion et, dans une moindre mesure, de Dall-E et Runway. La P.-D.G. de Fayard Isabelle Saporta, elle-même longtemps autrice, démine d'emblée la question des droits d'auteur : « Nous n'avons utilisé que des styles tombés dans le domaine public. Il était hors de question pour nous d'utiliser le travail d'auteurs vivants, et nous ne le ferons pas tant que la question ne sera pas juridiquement clarifiée. » Les images utilisées n'ont par ailleurs servi que de matière brute. « L'IA a été une base de départ ; il y a ensuite eu des heures et des heures de création artistique pour aboutir au résultat final », conclut Vincent Ravalec.

« Un nouvel outil de création »
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Isabelle Saporta dans les locaux des Editions Fayard le 15 Mars 2023 - Isabelle Saporta- Photo ©ROBERTO FRANKENBERG - ©ROBERTO FRANKENBERG

Andreas Refsgaard : « Ces livres sont horribles »

Artiste codeur basé à Copenhague, Andreas Refsgaard a créé la plateforme Booksby.ai, qui vend des livres entièrement créés par une IA. « Je travaille sur l'IA depuis 2015 et ai lancé ce projet en 2018 pour explorer la façon dont la machine peut prendre le pas sur le travail des humains. La librairie en ligne permet d'acheter des romans entièrement générés par IA : le texte, le résumé, le nom de l'auteur, la couverture, les avis de lecteurs et la photo de ces pseudo-lecteurs. On en a vendu au total environ 200 exemplaires. Je n'en ai jamais lu un en entier et je ne pense pas que qui que ce soit l'ait fait, ces livres sont horribles - mais les poèmes sont super ! Pour The Imperfect in the Disaster, écrit par un certain Barreast Wolf, une vraie lectrice nous a quand même mis cinq étoiles, en disant que l'histoire est illisible mais que le concept mérite cette note. J'ai été approché par des éditeurs de littérature érotique softcore qui souhaitent virer leurs auteurs et les remplacer par des robots, mais je n'étais pas intéressé. La suite ? Continuer à faire du weird art ! » F. G.

Jill McCoy et Louise Green : « Son utilisation varie selon le projet »

Jill McCoy et Louise Green sont coordinatrices éditoriales chez Europe Comics, la marque numérique paneuropéenne de BD de Média-Participations. Depuis 2019, elles utilisent Geo Comix, un logiciel de traduction assistée pour les BD, mangas et webtoons. « Nos premiers retours d'expérience et notre vision idéale de l'outil ont permis à l'équipe de mieux orienter le développement dans le sens des utilisateurs, explique Jill MCoy. Au fil du temps, nous avons vu la plateforme évoluer, s'améliorer dans sa capacité à reconnaître le texte, dans sa façon d'analyser une planche, identifier les bulles, différencier les onomatopées... En ce qui nous concerne, le modèle économique a également évolué. Au début, nous participions financièrement au développement du projet. Aujourd'hui, nous payons un forfait au mot. »

« Geo Comix n'a pas la vocation de remplacer les traducteurs, ajoute Louise Green. C'est un outil dont ils peuvent se servir s'ils le souhaitent. D'ailleurs, au sein de la maison, l'utilisation de Geo Comix varie selon les méthodes de travail de chacun, le type d'ouvrages à traduire ou encore la taille du projet. La prochaine étape ? Faire de Geo Comix une véritable plateforme de travail et d'échange où nous pourrions faire des corrections et des relectures. » P. G.

Droits devant

Transparence et droit de retrait, régime d'exception ou régime général... Les réponses juridiques aux situations nées de l'utilisation de l'intelligence artificielle dans l'édition restent largement à écrire. 

L'intelligence artificielle porte-t-elle atteinte au droit d'auteur ? Un an après l'explosion des IA génératives, aucune jurisprudence n'apporte encore de réponse franche, même si deux positions s'affrontent au sein de la doctrine : les tenants du droit d'auteur considèrent que l'atteinte est caractérisée au motif que mémoriser une œuvre pour alimenter une IA implique un stockage, et donc une reproduction des contenus... Toutes opérations pour lesquelles le code de la propriété intellectuelle (CPI) impose d'obtenir l'accord de l'auteur. D'autres juristes estiment que la reproduction instantanée, très courte, d'une œuvre ne suffit pas à caractériser l'atteinte, au motif qu'il n'y aurait pas réellement d'exploitation de celle-ci. Dans cette hypothèse, qu'il ne faut pas exclure, l'IA sortirait alors du champ du droit de la propriété intellectuelle.

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Un avocat dans les couloirs du tribunal de Paris.- Photo OLIVIER DION

En réalité, la majorité des réponses envisagées abordent aujourd'hui l'IA au prisme d'un régime d'exception au droit d'auteur. Le droit de la propriété intellectuelle comprend déjà plusieurs exceptions destinées à faciliter l'usage des œuvres par le public (prêt en bibliothèque, copie privée...). En 2019, la directive européenne sur le droit d'auteur et les droits voisins a posé une nouvelle exception de fouille de données (data mining), qui autorise l'exploration automatisée de textes et de données à des fins de recherche scientifique sans avoir à recueillir l'autorisation préalable des titulaires de droits. La directive autorise aussi la fouille de données par des personnes privées ou publiques pour tout usage à condition que les détenteurs de droits n'aient pas exercé leur droit de retrait (opt-out) pour s'opposer aux opérations de fouille. D'aucuns y voient le texte idéal pour régler la question des IA. Une ordonnance de novembre 2021 a d'ailleurs intégré ces règles dans le CPI. 

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Stéphanie Le Cam- Photo DR

Mais assurer le respect de l'opt-out implique de pouvoir accéder aux sources collectées par les plateformes d'IA. Un principe de transparence que ces dernières sont bien peu à respecter aujourd'hui... et qui pourrait bientôt leur être imposé. Adopté en juin 2023, le règlement européen AI Act a intégré des dispositions spécifiques aux IA génératives. Conçu pour encadrer leur usage et leur commercialisation, le texte fait actuellement l'objet d'un trilogue entre le Conseil, la Commission et le Parlement en vue d'une entrée en vigueur courant 2025. Il pose déjà le principe de l'obligation pour les plateformes d'IA générative de fournir un résumé des usages des œuvres protégées. Une position soutenue par les éditeurs. « L'enjeu majeur est celui de la transparence, explique Catherine Blache, responsable des relations internationales au Syndicat national de l'édition (SNE). Nous pensons même qu'il faut aller plus loin en matière de transparence avec l'établissement de listes des œuvres protégées utilisées. » 

Dans une tribune publiée dans Le Monde, un collectif de 75 organismes professionnels des secteurs de la création et des industries culturelles, parmi lesquels le SNE, a ainsi appelé à l'adoption de règles sur la transparence dans le cadre du projet de l'AI Act. Cette mobilisation intervient aussi en réponse aux prises de position du gouvernement français qui cherche, avec d'autres pays, à limiter les obligations de transparence, perçues comme une entrave par les acteurs européens de la tech. 

À rebours de cette tribune, la Ligue des auteurs professionnels appelle pour sa part à reconsidérer la possibilité même d'une exception au droit d'auteur. « Nous pensons à la Ligue que l'exception de data mining ne passe pas le triple test dans le cadre des IA génératrices de contenus », souligne sa directrice Stéphanie Le Cam. Pour mémoire, le triple test est un dispositif de la convention de Berne qui réserve aux États la faculté de créer des exceptions au droit d'auteur à condition que ces exceptions soient limitées à des cas spéciaux, ne portent pas atteinte à l'exploitation normale de l'œuvre et ne causent pas de préjudice injustifié aux intérêts légitimes de l'auteur. « La tribune des organisations professionnelles va directement sur l'opt-out, mais en négligeant deux étapes du raisonnement : y a-t-il atteinte au droit d'auteur ? Et si l'on admet cette atteinte, alors quid de l'exception de data mining ? Passe-t-elle le triple test dans le cas de l'IA ? » poursuit Stéphanie Le Cam. Si l'on admet qu'il n'y a pas d'atteinte, alors c'est tout l'édifice du droit d'auteur applicable aux livres qui devrait être écarté au profit d'autres terrains, comme celui de l'action en concurrence déloyale prévue par le Code civil.  C. K.

Quid des traducteurs littéraires ?

Trois questions à Jonathan Seror, responsable juridique de l'Association des traducteurs littéraires de France, ATLF

Livres Hebdo : En quoi la propagation de l'intelligence artificielle menace l'activité du traducteur littéraire ?

Jonathan Seror : Le recours à l'IA générative risquerait d'abord d'impacter les conditions d'exercice des traducteurs littéraires. La promotion d'un prétendu gain de temps, assorti d'une réduction des coûts grâce à l'IA, entraînerait, de facto, une diminution de la rémunération du traducteur et des délais toujours plus serrés. Il ne s'agirait d'ailleurs plus du même métier, puisque le traducteur ne traduirait plus la version originale d'un texte mais ferait de la post-édition, c'est-à-dire qu'il « réviserait » une pré-traduction. Ce qui ne serait pas sans conséquences sur le statut du traducteur, lequel risquerait de perdre sa qualité d'auteur, devenant prestataire de services dépouillé de droits d'auteur. À cela s'ajoute un risque d'erreur ou de plagiat induit par la machine et dont la responsabilité incomberait au traducteur.

Le travail du traducteur serait donc sous-évalué ?

Un traducteur d'édition s'approprie la version originale d'une œuvre pour exprimer sa créativité lors de la traduction. C'est cela qui fait de lui un auteur, à l'inverse de la machine. Il faut bien comprendre que l'IA ne traduit pas. Elle se contente de reproduire sur une base statistique des traductions préexistantes et potentiellement protégées par le droit d'auteur. Sur le plan littéraire, on prend le risque d'obtenir un contenu appauvri, dénué d'humour, de jeux de mots, de références culturelles... D'un point de vue artistique, l'absence de recherche et l'uniformisation des traductions présentent un réel danger pour les lecteurs.

Quelles sont les pistes de réflexion pour mieux protéger le statut juridique des traducteurs littéraires ?

Nous défendons le principe selon lequel les éditeurs ne devraient pas utiliser l'IA pour traduire la littérature étrangère. Les agents et éditeurs étrangers cédant les droits de traduction aux éditeurs français pourraient d'ailleurs imposer de recourir à un traducteur humain, dans le but de préserver les droits moraux de l'auteur. À ce jour, aucun éditeur français n'affirme officiellement utiliser la traduction automatique. Pourtant, l'enquête de l'ATLF réalisée en décembre 2022 a montré que 9 % des traducteurs interrogés ont déjà réalisé un travail de post-édition. Dans ce cas, que nous espérons marginal, l'ATLF et l'ensemble des organisations d'auteurs demandent une transparence totale pour les produits générés par une machine. À ce sujet, il paraît également nécessaire d'indiquer quelles sont les œuvres qui ont nourri la machine. Nous estimons aussi que les aides publiques accordées aux éditeurs devraient être conditionnées à un non-recours à l'IA. Dans ce contexte, nous suivons de près la proposition de règlement européen ainsi que les initiatives françaises. E. C.

États-Unis : IA vs droit d'auteur

Depuis la mise en ligne de ChatGPT et de ses homologues génératifs, un raz-de-marée de robots écrivains et d'illustrations artificielles s'est abattu sur l'édition américaine. Non sans son lot de détracteurs. Outre les scénaristes hollywoodiens en grève, des écrivains comme George R. R. Martin (Games of Thrones) ont, avec le soutien de l'association Authors Guild, porté plainte contre OpenAI, accusant l'entreprise d'entraîner son IA sur des versions piratées d'œuvres protégées. Dans une première tentative d'encadrement juridique de l'outil technologique, le Bureau américain des droits d'auteur (United States Copyright Office) a finalement refusé en août dernier d'intégrer des images générées par l'intelligence artificielle dans le répertoire des œuvres protégées. Exception faite de celles réalisées sous la férule d'une main humaine. Une première pour le pays du copyright qui, à l'inverse des pays européens, avait jusque-là tendance à préférer la protection de l'œuvre au droit moral propre à l'auteur. Désormais, la justice américaine tente de mener une politique du « cas par cas », évaluant pour chaque production aidée d'une IA le degré d'intervention humaine dans le processus de création. 

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