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Bibliothèques : des formations en mutation

Le Pôle métiers du livre, université Paris-10 Nanterre-La Défense, qui abrite Médiadix. - Photo OLIVIER DION

Bibliothèques : des formations en mutation

En profonde évolution, le métier de bibliothécaire requiert aujourd'hui des compétences nouvelles, auxquelles les écoles cherchent à préparer leurs élèves. Mais des efforts restent encore à accomplir pour mieux ajuster les enseignements aux réalités professionnelles.

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Par Véronique Heurtematte
avec Créé le 08.12.2014 à 20h02

Au cours des dernières années, le métier de bibliothécaire a connu des mutations profondes. L'arrivée du numérique, les changements dans les pratiques des usagers et les nouveaux rôles dévolus aux établissements changent radicalement le quotidien des professionnels. En conséquence, les formations doivent fournir un effort important pour coller à ces nouvelles réalités. En France, ces formations sont réparties entre de nombreux organismes de nature différente, en particulier les universités qui proposent des DUT, des DEUST et des masters, l'Enssib qui assure la formation des conservateurs et des bibliothécaires d'Etat, le CNFPT pour les personnels territoriaux et les centres régionaux de formation aux carrières des bibliothèques. A cela s'ajoutent les modules dispensés par l'Association des bibliothécaires de France (ABF) ou les bibliothèques départementales de prêt.

Compétences accrues

Cet émiettement ne facilite pas la mise en oeuvre d'une vision commune. Tous les acteurs font cependant le même constat : les métiers des bibliothèques requièrent des compétences accrues et beaucoup plus diversifiées qu'auparavant. "Aujourd'hui, on attend des personnels de catégorie C des compétences relevant auparavant de ceux de catégorie B. Quant à ces derniers, ils peuvent être amenés désormais à encadrer une petite équipe, relève Christophe Pavlidès, directeur de Médiadix, le centre régional de formation aux carrières des bibliothèques d'Ile-de-France. Il faut être capable de changer de métiers plusieurs fois par jour. Le coeur de notre activité n'est pas dans la technique, mais dans la polyvalence."

Le grand changement pris en compte par les organismes est le déplacement des activités vers les usagers, et non plus tournées sur les collections. A l'Enssib, les enseignements techniques ont ainsi diminué au profit de thèmes comme le contexte d'exercice du métier, l'élaboration de projets, la stratégie et le marketing. L'école a entrepris de développer l'individualisation de la formation. "Les élèves attendent une meilleure articulation entre enseignement et pratique, explique Anne-Marie Bertrand, directrice de l'Enssib. Nous avons créé des options qui permettent de mieux ajuster les cours à leur projet professionnel." Le catalogage, longtemps considéré comme le symbole du métier de bibliothécaire, n'y est plus enseigné ! A Médiadix également, le catalogage n'est plus une priorité. L'enseignement met en avant la modernisation des services et l'apparition de la bibliothèque à distance. L'ABF, de son côté, souhaite repositionner son offre (une formation d'auxiliaire de bibliothèque, ouverte aux personnes, salariées ou bénévoles, déjà en poste) qui s'essouffle. "Le partage des savoir-faire fait partie des missions fondamentales de l'association, rappelle Agnès Audoin, responsable de la commission formation de l'ABF. Mais nous devons évoluer. Nous allons proposer des modules courts destinés à des personnes extérieures au monde des bibliothèques, demandeurs d'emploi ou salariés en reconversion ».

Ces problématiques sont largement partagées à l'étranger. Au Sénégal , l'Ecole de bibliothécaires, archivistes et documentalistes (Ebad) de Dakar doit prendre en compte les besoins du marché de l'emploi : depuis six ans, en raison de la volonté politique de plus grande transparence dans l'accès aux documents officiels et historiques, 80 % des créations de postes concernent les archives, contre 20 % la documentation et la lecture publique. "Nous essayons de mettre en place des profils immédiatement opérationnels et de donner à nos élèves les moyens de continuer à évoluer une fois en poste", explique Ibrahima Lo, directeur de l'Ebad.

Diversité de l'expérience professionnelle

Pour Réjean Savard, enseignant-chercheur à l'Ecole de bibliothéconomie et des sciences de l'information (Ebsi) de Montréal, la principale difficulté réside dans l'environnement strictement universitaire de l'enseignement, qui ne facilite pas la prise en compte des réalités du métier : "Malgré nos efforts, notre formation reste encore trop généraliste et trop décalée par rapport au monde professionnel. Il faudrait notamment parler davantage de management, de marketing, mieux préparer les élèves au rôle de formateur qui se généralise, notamment en bibliothèque universitaire." Un écueil qui existe également en France et que soulignent régulièrement les recruteurs. "Les jeunes diplômés de catégorie B sont plutôt bien formés, même si on peut regretter que les programmes soient élaborés par des universitaires et non par des professionnels", note ainsi Véronique Vassiliou, directrice des médiathèques de Vitrolles. Pour mieux répondre aux besoins des métiers de la filière, la responsable du master Monde du livre de l'université d'Aix-Marseille, Cécile Vergez-Sans, a réuni pendant un an un "conseil de perfectionnement" composé de bibliothécaires, de libraires et d'éditeurs. Le master intègre aujourd'hui plus fortement le numérique, les aspects de valorisation et de diffusion du livre, et renforce sa dimension interprofessionnelle. Les étudiants participent à un "projet professionnel tutoré", au cours duquel ils travaillent sur une mission que leur confie une librairie, une maison d'édition ou une bibliothèque, comme l'étude des "non-publics" de la médiathèque de Vitrolles, par exemple. "Les bibliothèques qui reçoivent nos étudiants en stage les trouvent intéressants, car ils possèdent déjà des savoir-faire qui sont directement utilisables", souligne Cécile Vergez-Sans. En effet, au-delà de la formation, la diversité de l'expérience professionnelle fait la différence auprès des recruteurs, particulièrement soucieux de faire le bon choix en une période où le nombre de postes créés diminue. "Nous cherchons des personnes capables d'élaborer des projets de services et d'en faire la médiation auprès du public. Les candidats ayant eu une expérience en librairie ou dans les musées sont pour nous particulièrement intéressants, car ils ont une grande faculté d'aller au-devant des lecteurs", témoigne ainsi Mélanie Villenet-Hamel, directrice de la bibliothèque départementale de l'Hérault.

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