Pacte d'enfer. On pose souvent la question dans les colloques ou les réunions entre éditeurs : « Comment écrire l'Histoire ? » Une des réponses est : « Comme ça ! » Et là, subrepticement, un participant sort un ouvrage de Giles Milton. Ce dernier en a écrit plusieurs, comme Les saboteurs de l'ombre (Noir sur Blanc, 2018), D-Day : les soldats du Débarquement (Noir sur Blanc, 2019) ou Berlin année zéro (Noir sur Blanc, 2022). Tous ont connu un beau succès dans son pays, le Royaume-Uni, et à l'international dont la France avec des titres qui tutoient les 5 000 exemplaires. Simplement parce qu'il sait raconter autrement, c'est-à-dire avec une certaine vivacité dans la véracité, les événements majeurs du passé. Il le fait sans notes, mais avec une documentation sérieuse et des citations toujours prises aux meilleures sources. Tout est vrai, comme il aime à le rappeler. Le reste est dans la manière d'accommoder les gestes. Cette fois, il a appliqué sa méthode à ce qu'il nomme « l'affaire Staline ».
D'abord, il y a ce pacte de non--agression avec Hitler, un accord monstrueux entre deux tyrans que tout oppose, sauf la tyrannie. Et puis survient le coup de poignard dans le dos avec l'opération Barbarossa. La Wehrmacht envahit l'Union soviétique et fonce sur Moscou dans une « guerre d'anéantissement ». Hitler vient d'ouvrir un nouveau front à l'Est, ce qui réjouit Churchill.
Comment cependant s'allier avec le diable Staline pour limiter l'enfer, en l'occurrence celui des nazis ? C'est le sujet de ce livre haletant. Pour cela, il faut des intermédiaires qui acceptent d'aller négocier avec le meilleur ennemi. Côté britannique, Stafford Cripps -commence le travail comme ambassadeur en URSS. Il est remplacé par le fringant Archibald Kerr, exubérant, bisexuel et anticonformiste diplomate en Chine qui finit par tisser des liens étroits avec le Petit Père des peuples. Côté américain, l'élégant milliardaire Averell Harriman, président de l'Union Pacific Railroad, fait le job. Il est secondé pendant quatre ans à Londres et à Moscou par sa fille Kathleen. Milton a puisé dans sa correspondance, révélant une personnalité hors du commun qui apprend que son père couche avec Pamela Churchill, la belle-fille du Premier ministre.
À travers ces figures hautes en couleur, des chapitres brefs, une écriture efficace et le sens de la mise en scène, Milton raconte comment les Alliés ont dû manœuvrer face à la fourberie et la brutalité meurtrière de Staline qui lui a su tirer le maximum de ses alliés par nécessité. Les États-Unis lui ont fourni 17 millions de tonnes de matériel évaluées à 11 milliards de dollars sans compter les matières premières comme l'aluminium, le cuivre, le zinc et l'acier, et l'Angleterre 5 600 chars et 7 000 avions.
La paix revenue, après avoir vécu chacun des histoires, Averell et Pamela Churchill se retrouvent et se marient en 1971 à New York. Un invité note : « C'était soit le début soit la fin d'une époque. » Il s'appelle Truman Capote. C'est ça le rythme de L'affaire Staline, une valse à Milton.
L'affaire Staline. L'impossible alliance qui a permis de vaincre Hitler
Noir sur blanc
Traduit de l'anglais par Florence Hertz
Tirage: 3 000 ex.
Prix: 25 € ; 416 p.
ISBN: 9782889832019
