Bilan

Bibliothèques. Marseille : un mandat pour rien ?

L'entrée de la bibliothèque de l'Alcazar, à Marseille. - Photo VÉRONIQUE HEURTEMATTE/LH

Bibliothèques. Marseille : un mandat pour rien ?

A l'approche des élections municipales, enquête dans la citée phocéenne où les bibliothèques, en souffrance depuis des années, ont connu six directeurs en douze ans. 

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Par Véronique Heurtematte,
Créé le 31.01.2020 à 00h00,
Mis à jour le 18.08.2020 à 18h32

En arrivant dans la bibliothèque de l'Alcazar de Marseille, reconnaissable de loin à la grande marquise en fer forgé de style art déco qui en surplombe l'entrée, vestige de l'ancienne salle de spectacle qu'abritait le site, le visiteur est saisi par l'architecture vertigineuse de ses grandes coursives ouvrant sur un atrium central, reliées par des passerelles et auxquelles les ascenseurs entièrement vitrés donnent une touche futuriste.

Plus de quinze ans après son ouverture, en mars 2004, l'Alcazar, immense vaisseau de 20 000 m2 dont 18 000 d'espaces publics, n'a rien perdu de sa modernité. En cet après-midi de janvier réchauffé par un soleil précoce, des usagers, dont beaucoup de retraités, sont confortablement installés dans le coin presse du rez-de-chaussée. Dans les étages, les places assises sont investies majoritairement par des étudiants venus réviser au calme.

Le réseau de bibliothèques marseillaises doit passer de 8 à 16 établissements en 2030. - Photo MARTIAL MARTINEAU/LH

Rien, dans cette ambiance feutrée, ne laisse deviner que l'Alcazar et l'ensemble des bibliothèques municipales de Marseille, sont depuis des années au cœur de violentes polémiques. Manque de moyens et de personnels, fortes tensions internes perturbant le bon fonctionnement du service, désorganisation, démotivation des équipes, absence de direction claire et d'un projet à la hauteur de ce que mérite la deuxième ville de France : les critiques, émanant de syndicats, mais également d'usagers, de salariés ou anciens salariés et d'observateurs extérieurs, sont féroces. Le plan de développement de la lecture publique adopté par la municipalité fin 2015, pourtant basé sur l'étude unanimement saluée de l'agence Abcd culture, et qui prévoit, notamment, des constructions et des rénovations, ne suffit pas pour l'instant à désamorcer les reproches.

La bibliothèque du Panier, dans le 2e arrondissement à Marseille. - Photo VÉRONIQUE HEURTEMATTE/LH

« On se paye de mots »

A l'initiative de l'ouvrage intitulé Des bibliothèques pour Marseille, en finir avec l'indolence, publié début janvier par l'éditeur local David Gaussen, auteur de la tribune « A Marseille, on laisse pourrir les bibliothèques » parue en mars 2019 dans Le Monde, l'association des usagers des bibliothèques de Marseille entend faire du sujet un enjeu des prochaines élections municipales. Ce court texte, qui dresse un bilan sévère de la situation marseillaise, a été envoyé à tous les candidats.

« Notre question aux élus est : qu'allez-vous faire pour rattraper le retard accumulé par les bibliothèques de Marseille ?, explique l'auteur du livre José Rose, sociologue à la retraite et membre de l'association des usagers. Le plan de lecture publique de la mairie est bon, mais il n'est pas mis en œuvre. A Marseille, on se paye de mots sans passer à l'acte. C'est pour cela que je parle d'indolence. Les bibliothèques sont des lieux singuliers, irremplaçables par les missions qu'elles assurent dans nos sociétés. La plupart des villes en ont pris conscience et investissent en conséquence. Pas ici. »

L'ombre de FO

Principal défi à relever : développer le maillage territorial. Lorsqu'il est élu maire de Marseille en 1995, Jean-Claude Gaudin décide de faire revivre le centre-ville, totalement à l'abandon, grâce à un grand équipement culturel. Le geste politique est fort, mais coûteux. Le projet de l'Alcazar s'élève à 62 millions d'euros. Il concentre les efforts et l'attention. Aujourd'hui, pour rétablir l'équilibre, le réseau doit passer de 8 à 16 établissements. Premier équipement à sortir de terre depuis le lancement du plan municipal pour la lecture publique, la médiathèque Saint-Antoine ouvrira le 2 juin prochain dans le nord-ouest de la ville sur 900 m2. Quatre autres devraient voir le jour dans les années à venir : la bibliothèque Vallon de Régny, la médiathèque des Caillols, qui serait intégrée à une maison des services publics, la bibliothèque de Saint-Loup et celle de la Zac littorale. Le plan municipal prévoit également la rénovation de deux établissements. Celle de la médiathèque de Bonneveine a été réalisée en 2018 ; celle de la bibliothèque du Merlan est programmée pour 2020.

Autre grand défi pour les bibliothèques marseillaises, même s'il n'apparaît pas dans le plan de lecture publique : régler les problèmes de gouvernance, anciens et profonds. En septembre 2007, François Larbre, conservateur d'Etat des bibliothèques et premier directeur de l'Alcazar jetait l'éponge, dénonçant, déjà, dans un long entretien accordé à Livres Hebdo, le glissement sur le terrain syndical de questions relevant strictement du débat professionnel, et la présence d'un syndicat majoritaire, Force Ouvrière (FO), « qui se veut l'unique interlocuteur de l'administration municipale ». Il décrivait la position intenable de directeur des bibliothèques municipales à Marseille, « écartelé entre une population qui attend légitimement des services, des syndicats qui visent avant tout à limiter les horaires de travail, une direction générale qui s'abstient de décider, et des élus qui souhaitent ne contrarier personne ».

Trois ans plus tard, son successeur, Gilles Eboli, également conservateur d'Etat des bibliothèques, partait en claquant la porte. D'autres ont suivi, six en douze ans, de 2007 à février 2019, date de l'arrivée de Pierre Chagny, l'actuel directeur. Aujourd'hui encore, une salariée, dans le réseau depuis de nombreuses années, décrit le système d'avancement par copinage. Une autre, qui, découragée, a récemment quitté son poste, dénonce les ingérences incessantes dans son travail d'un collègue représentant du syndicat majoritaire. « Tout le réseau est en souffrance, estime l'ancienne salariée. Il faudrait un plan Marshall des bibliothèques. »

Sollicité par Livres Hebdo, Patrick Casse, conservateur en chef et délégué FO, botte en touche : « Je ne vois pas en quoi le rôle de Force ouvrière serait prépondérant dans le fonctionnement des bibliothèques quand bien même notre syndicat serait majoritaire aux élections professionnelles sur le bureau de vote des bibliothèques. »

Arrivé aux manettes après avoir dirigé pendant douze ans les bibliothèques de Villeurbanne, Pierre Chagny affirme, lui, que le changement est l'œuvre. Il nous reçoit à l'Alcazar, affable et décontracté, et s'amuse franchement quand on lui demande ce qui peut bien décider un conservateur à prendre la direction des bibliothèques de Marseille, réputées ingérables. « J'ai accepté de relever le défi car mon idée de départ, et qui s'est confirmée par la suite, était que la mauvaise réputation de ce réseau était en grande partie excessive, explique-t-il. Il possède beaucoup de qualités. Une très belle programmation culturelle, un public massivement présent. ».

Nouveaux concepts

Pierre Chagny parle d'un contexte apaisé en matière de management des ressources humaines. L'arrivée récente de trois nouveaux conservateurs, soit le renouvellement d'un tiers des cadres, a contribué à modifier la donne. Il reconnaît cependant qu'il manque environ 90 agents pour faire fonctionner correctement le réseau, soit un tiers de l'effectif actuel.

Il liste également les points d'amélioration, outre les constructions, sur lesquels travailler : formation des personnels, réflexion sur les horaires d'ouverture, mise en place d'une offre numérique - espaces, services, ressources plus importantes, développement d'une politique documentaire à l'échelle du réseau. « Il faut remettre en place un sens du métier, témoigner de la considération aux agents, donner une vraie impulsion post-Alcazar, résume le directeur, qui n'hésite pas à avancer des projets de renouvellement assez radicaux, quitte à déplaire.

Pour la bibliothèque du Panier, par exemple, qui enregistre un taux d'activité faible pour une surface de 120 m2, il verrait bien un équipement purement pour la jeunesse, ou un centre d'illustration et d'exposition. « L'activité est déjà recentrée majoritairement sur les animations pour les enfants et les accueils de classe, justifie Pierre Chagny. Il faut redéfinir un nouveau concept pour cette bibliothèque, bien pensé et qui trouve son public ».

Anne-Marie d'Estienne d'Orves: « On ne peut pas nous reprocher d'être restés les bras ballants »

Livres Hebdo : Quels sont les grands axes du Plan pour la lecture publique adopté en 2015 ?

Anne-Marie d'Estienne d'Orves, adjointe au maire de Marseille chargée de la culture. - Photo DR/VILLE DE MARSEILLE

Anne-Marie d'Estienne d'Orves : Le plan a pour principal objectif de décentraliser le service de lecture publique avec la construction de bibliothèques dans les zones qui en sont dépourvues. Il a été élaboré à partir de l'étude confiée à l'agence Abcd Culture, qui a mis en lumière les manques et le fait que dans ces secteurs, les habitants ne se déplacent pas sur les bibliothèques des autres quartiers.

Plusieurs projets ont pris du retard. Où en est le plan aujourd'hui ?

A.-M. d'E. d'O. : Depuis 5 ans, nous avons travaillé sans relâche. La bibliothèque Bonneveine a été rénovée, la rénovation de celle du Merlan est en cours, nous allons ouvrir en juin la bibliothèque Saint-Antoine. Le projet de médiathèque Vallon de Régny vient d'être voté au conseil municipal. On a pris du retard sur les projets dans les 11e et 12e arrondissements, mais ils vont se faire. On ne peut vraiment pas nous reprocher d'être restés les bras ballants. Mais faire une médiathèque, ce n'est pas seulement construire un bâtiment, il faut trouver le foncier, étudier la bonne implantation. La transformation urbaine de la ville, avec l'ouverture de nouveaux axes de circulation, ne facilite pas les choses. Cela coûte très cher aussi, il a fallu trouver les financements, pour un projet évalué au total à 22 millions d'euros.

Le développement du réseau a-t-il pâti du choix de concentrer les efforts sur le grand équipement de l'Alcazar ?

A.-M. d'E. d'O. : Quand Jean-Claude Gaudin est arrivé à la tête de la mairie, il n'y avait rien en matière de bibliothèque. Il a opté pour le projet très particulier de l'Alcazar, en plein centre-ville. C'est un équipement remarquable, qui était absolument nécessaire et qui rencontre un succès immense avec un million de visiteurs par an. Il ne faut pas regretter de l'avoir fait mais cela a constitué un coût gigantesque. Ensuite, on a commencé à réfléchir à l'implantation de bibliothèques dans les quartiers. Je précise que nous travaillons avec l'Association culturelle d'espaces lecture et d'écriture en Méditerranée qui apporte une offre de lecture publique là où il n'y a pas encore de bibliothèques.

Il y a des rumeurs concernant un projet de fermeture des bibliothèques du Panier et Saint-André. Sont-elles menacées ?

A.-M. d'E. d'O. : Il n'est absolument pas question de fermer des bibliothèques, même les petites. Ce sont des lieux de vie, fréquentés par toutes les générations, et indispensables au lien social. Développer le réseau de lecture publique a été un choix de mandat. C'est un travail de l'ombre, sur le long terme, mais d'une absolue nécessité.

Lire dans les quartiers

L'Acelem gère sept espaces lecture implantés dans les quartiers dépourvus de bibliothèque. - Photo DR/ACELEM

Particularité marseillaise, une partie importante du service de lecture publique est assurée depuis 1993 par une association. Créée par la municipalité, l'Acelem (Association culturelle d'espaces lecture et d'écriture en Méditerranée) gère sept Espaces lecture dans les quartiers dépourvus de bibliothèque. Implantés dans des locaux au pied des immeubles, ils proposent une sélection de livres (entre 2000 et 5000), des revues et des outils multimédias. Les livres sont prêtés par la médiathèque départementale des Bouches-du-Rhône ou issus des documents désherbés par les bibliothèques municipales de Marseille. Surtout, les Espaces lecture proposent un programme d'animations très riche, réalisé en étroite collaboration avec les partenaires sociaux, interlocuteurs essentiels de l'Acelem, afin de répondre au mieux aux besoins des différents publics : enfants, familles, groupe d'adultes qui apprennent le français. L'Acelem mène également des activités hors les murs dans les centres sociaux, les Maisons pour tous, les crèches. Depuis 2017, le dispositif est complété par une Ideas Box, bibliothèque en kit de l'Association Bibliothèques sans frontières, qui s'installe à la demande dans les jardins ou lors de manifestations littéraires. L'Acelem fonctionne avec une équipe de 25 personnes et un budget annuel de 730 000 euros fourni principalement par l'Etat et la mairie de Marseille.


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