L'écharpe rouge. À la fin de ce gros roman touffu, ramifié, complexe, où se mêlent les histoires, les époques, les lieux, une foule de personnages, le romanesque et l'autofiction, le vrai et le faux, on ne saura toujours pas pourquoi, le 5 mars 1991, a brûlé le pavillon du Bardo. Cette copie en miniature du palais du Bey de Tunis avait été construite par la Tunisie pour l'Exposition universelle de 1867 puis installée au cœur du parc Montsouris depuis 1869. Le pavillon était devenu un célèbre observatoire météorologique, voire une mini-cité universitaire, avec le Bureau des longitudes ou l'observatoire de la Marine. La version officieuse de l'enquête sur l'incendie, apparemment bâclée puis étouffée, aurait incriminé Ali Mansour, le jardinier en chef tunisien responsable du bâtiment, renvoyé dans son pays sans autre forme de procédure. Une OQTF avant l'heure ! Par des hasards tortueux et parce qu'elle habite près du beau parc artificiel conçu par le baron Haussmann, aux confins du 14e arrondissement, où elle a fait la connaissance d'une vieille dame bien énigmatique, une certaine Lisbeth, la narratrice, Caroline Mendel, va se persuader de l'innocence d'Ali. Et, désœuvrée tout un été suite à de graves problèmes de santé, doutant de l'intérêt de son travail de lectrice aux éditions Floraisons dirigées par Charles, son meilleur ami, elle va se lancer dans une enquête tortueuse, presque une quête initiatique, afin de disculper le beau jardinier, qui fut le grand amour de Lisbeth.
Caroline commence par trouver le vrai nom de celle-ci, Immerwahr. Lisbeth est la cousine de Clara Immerwahr, une scientifique allemande docteure en chimie, poussée au suicide par son mari, Franz Haber, l'inventeur du gaz moutarde, l'ypérite. Lisbeth a elle aussi été malheureuse dans sa vie privée. Mariée à Alexandre Collard, rejeton d'une puissante et riche famille avec des accointances dans la politique, elle va vite être prise en grippe, torturée psychologiquement puis internée par ses beaux-parents et son mari, un bon à rien alcoolique et camé, d'une jalousie maladive. Et de surcroît mauvais père de leur fils Jean, devenu plus tard éditeur et écrivain, sous le pseudonyme de Jean -Sandmann, notamment auteur d'une Histoire intime du parc Montsouris. Ici, il n'y a pas de hasard, tout est parfaitement ficelé, et les boucles finissent par se boucler. En revanche, on ne saura jamais si c'est Alexandre qui a mis le feu au Bardo afin de se débarrasser de son rival, comme l'écharpe de soie rouge retrouvée sur les lieux du sinistre et conservée parmi les pièces à conviction invite à le penser. Caroline Mendel nous laissera sur notre faim.
Caroline Gutmann, romancière, attachée de presse au Seuil et animatrice d'une émission littéraire sur la radio RCJ, a quant à elle tissé cet imbroglio digne d'Agatha Christie avec minutie et générosité. Son double, détective amateur, suit la piste de Lisbeth et de son histoire grâce à plusieurs vieux témoins qu'elle identifie, rencontre et interroge, comme l'ex--avocat Wurmser, ou Monsieur Maurice, alias Luka, qui fut jadis amoureux, lui aussi, de la volage Lisbeth. Tout cela s'entrecroise, se répond, et bavarde beaucoup. Parfois, le lecteur est enivré de mots et d'un style presque trop léché, mais il adhère au final, et brûle de l'envie de retourner au parc Montsouris, que l'on ne regardera plus jamais comme avant.
Jusqu'au bout de vos nuits
Editions de l'Observatoire
Tirage: 0
Prix: 22,00 €
ISBN: 9791032938423
