«Je suis une insulaire, l'eau est mon élément, l'idée m'est venue en nageant », se rappelle Caroline Laurent. Celle qui vécut sa prime enfance à Tahiti et partait tous les étés à l'île Maurice, dont est originaire sa mère, revient ce printemps avec une passion amoureuse qui pulse au rythme des chansons de Paolo Conte. « C'est tellement universel que personne n'y avait songé : raconter la bande-son d'une histoire d'amour. » Tout aussi limpide est le titre du roman : Bande-son d'un amour féroce. Ce qui intéressait l'autrice de Rivage de la colère (Les Escales, 2020), outre le récit de sentiments qui s'ébranlent au diapason de la variété italienne, c'était de « mettre en lumière les contradictions d'une femme d'aujourd'hui, prise dans toutes ces lectures féministes post-#MeToo et un désir qui ressemble davantage à celui de ses aînées ». Et d'avouer, par le truchement de son alter ego romanesque (la narratrice qui brûle pour le sexy libraire divorcé avec enfants est également romancière), une certaine dissonance : « On a l'impression d'avoir développé une autonomie de la pensée et d'avoir dans le même temps une dépendance du corps qu'on ne maîtrise pas totalement... » N'est-ce pas ça aimer ? Accepter de dépendre... « Et de l'assumer ! » « Mon personnage Amalia le dit à un moment dans le livre : elle est heureuse de dépendre du visage d'un homme. Ce qui n'empêche pas d'interroger la construction de ce désir, mais l'identifier ne signifie pas pour autant y renoncer. » On reconnaît bien là son enthousiasme que n'entame pas la lucidité.
Caroline Laurent a fait son entrée en littérature de manière singulière - à la fois tragique et magnifique. Elle devait être simplement l'éditrice de la politologue Évelyne Pisier, qui souhaitait écrire sur son émancipation aux côtés de sa mère et sur son propre parcours qui l'avait menée de l'Indochine française au Cuba de Castro... Atteinte d'un cancer, Évelyne Pisier ne peut finir le livre, Caroline Laurent le reprend. Plus tant en qualité d'éditrice que comme amie qui a juré de mener le projet à bout, et ainsi comme autrice. Et soudain, la liberté, ce drôle de roman à quatre mains, reçoit entre autres le Grand Prix des lycéennes Elle. Le nom de Pisier sera mêlé au scandale de pédophilie dénoncée dans La familia grande de Camille Kouchner, fille d'Évelyne... Tout s'effondre pour l'éditrice devenue écrivaine. Le dernier roman d'Évelyne Pisier, son premier roman à elle, « enlacés dans un seul volume. » « Une si belle histoire. Le sol se dérobe à mes pieds à la lecture d'un autre livre, qui brise le silence d'une famille incestueuse. Ces êtres que j'aimais n'étaient donc pas ceux que je croyais ? » s'interroge Caroline Laurent dans Ce que nous désirons le plus. Ce livre paru en 2022 est, malgré la douleur de la désillusion, un éloge de l'élan vital vibrant à travers les corps qui dansent et la plume des femmes qui chantent leur combat. Entre-temps, la Franco-Mauricienne avait écrit sur les Chagos, archipel appartenant à l'île Maurice mais que les Britanniques n'ont pas restitué à son indépendance... Caroline Laurent nous revient des antipodes, de Nouvelle-Zélande, où elle avait un projet de roman, qui fut ralenti par le Covid, ralenti mais pas stoppé ! Fluide et vive, Caroline Laurent est fille de l'eau. Et ce n'est pas de l'eau tiède.
Bande-son d'un amour féroce
Buchet Chastel
Tirage: 6 000 ex.
Prix: 16 € ; 304 p.
ISBN: 9782283040737
