Phénomène

« Cash » sexe ou la nouvelle éducation

« Cash » sexe ou la nouvelle éducation

Marie Bluteau - Jüne Pla - Olivia Maschio-Esposito - Photo Olivier Dion - Christophe Pouget pour J. Pla

« Cash » sexe ou la nouvelle éducation

C'est une révolution des mots et des images. Dans le sillage du mouvement #MeToo, les éditeurs français publient en nombre des livres sur la sexualité et le plaisir des femmes. Allant du manuel pratique à l'essai militant, ceux-ci composent les outils d'une « nouvelle éducation sexuelle » plus directe, résolument féministe.

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Par Souen Léger,
Créé le 02.04.2021 à 18h51

J'ai trouvé quelqu'un”. C'est avec ces quelques mots que l'agente littéraire Ariane Geffard présente Jüne Plã, repérée pour son compte Instagram @Jouissanceclub, à Olivia Maschio-Esposito, éditrice chez Marabout. « J'ai balayé le fil Instagram et j'ai tout de suite senti qu'il y avait la matière et le ton », se rappelle l'éditrice qui travaille alors à développer le catalogue féministe de la maison. Une juste intuition, comme en témoignent les 270 000 exemplaires vendus du Jouissance Club depuis sa parution en janvier 2020, dont 15 000 en numérique et 25 000 pour l'édition de luxe, ainsi que les traductions dans une dizaine de pays.

Loin d'être un épiphénomène, ce best-seller agit comme le révélateur et l'accélérateur d'un mouvement de fond engagé depuis la vague #MeToo. Là où la parole est longtemps restée aux mains des « sachants » et des hommes, encore majoritaires dans certaines collections « sexo », les maisons d'édition portent désormais des voix féminines et populaires, en phase avec les revendications d'une génération désireuse de comprendre son corps et de vivre une sexualité épanouie. « La sexualité est un marronnier, mais jusqu'ici il y avait peu de voix françaises sur le sujet, encore moins avec un contenu militant et inclusif », analyse Olivia Maschio-Esposito. « Ce succès a permis d'ouvrir la voie à quelques années de production intense sur ces thématiques, et c'est une bonne nouvelle », estime-t-elle.

Si ce manuel d'éducation sexuelle, aux schémas très explicites, s'adresse aux femmes comme aux hommes, d'autres, nombreux, se concentrent sur le plaisir féminin, proposant des méthodes d'auto-exploration à l'instar de Connais-toi toi-même, de Clarence Edgard-Rosa (La Musardine, 2019), Le plaisir ça s'apprend, de Dania Schiftan (Larousse, mai 2021), ou encore Je jouis comme je suis : guide du plaisir féminin, d'Emily Nagoski, un best-seller international (Leduc, avril 2021).

La sexualité comme moyen d'émancipation

Cette découverte de soi passe par le fait de nommer et de montrer ce qui était tu ou ignoré. Aussi le clitoris se retrouve-t-il au centre d'une déferlante éditoriale depuis 2016 et la réédition de La revanche du clitoris (La Musardine), coécrit par la journaliste Maïa Mazaurette, personnalité emblématique de cette nouvelle éducation sexuelle. Après avoir signé en 2020 Sortir du trou, lever la tête (Anne Carrière), mais aussi Le sexe selon Maïa (La Martinière), vendu à plus de 8 000 exemplaires (et bientôt en poche dans la nouvelle collection de Points dédiée aux féminismes), la « sexperte » revient cette année avec La vulve, la verge et le vibro (La Martinière, janvier 2021).

À la faveur de #MeToo et des succès commerciaux enregistrés sur ce créneau éditorial, les éditrices osent proposer des contenus au ton plus cash. « Je me sens beaucoup plus libre d'en parler, beaucoup plus à l'aise, notamment lors de présentations commerciales composées d'une majorité d'hommes », observe Élodie Bourdon, directrice éditoriale chez Larousse. « Les publications sont plus engagées, la sexualité est traitée comme un moyen d'émancipation », poursuit-elle.

Bien que les jeunes soient particulièrement réceptifs à cette nouvelle approche, plus féministe mais aussi plus accessible, celle-ci concerne bien tous les âges de la vie, comme en témoignent Il n'y a pas d'âge pour jouir : la retraite sexuelle n'aura pas lieu !, de Catherine Grangeard (Larousse, 2020), Le sexe c'est encore meilleur après 50 ans, de Tracey Cox (First, février 2021), ainsi que Le sexe après bébé c'est pas comme avant !, par la sage-femme sexologue Caroline Poirier, prévu chez Larousse pour le premier semestre 2022.

Les hommes et les enfants, ensuite

La littérature jeunesse adapte, elle aussi, ses livres d'éducation sexuelle. Plutôt que de rééditer son précédent titre de référence sur la sexualité, jugé « trop lisse » par certains aspects, La Martinière Jeunesse a ainsi décidé d'en concevoir un nouveau, à paraître en 2022. « Nous voulons englober tout ce qu'il y a à savoir sur le sexe pour les ados en allant plus loin sur les notions de plaisir, de consentement, de genre, d'orientation sexuelle, sur la prévention contre l'inceste ou le harcèlement », précise Marie Bluteau, responsable éditoriale.

Par ailleurs, si les hommes ne sont pas la première cible, ils peuvent aussi bénéficier de cette nouvelle éducation sexuelle. « Beaucoup d'hommes ont lu Jouir : en quête de l'orgasme féminin de Sarah Barmak, et en ont retiré de l'information sans se trouver accusés ou à l'écart », remarque par exemple Marieke Joly, éditrice à La Découverte de cet essai vendu à plus de 15 000 exemplaires depuis sa parution en 2019.

Résultant d'une volonté de savoir, et de transmettre d'autres discours, plus féminins et féministes, ce phénomène éditorial questionne plus largement notre rapport à la sexualité, érigée en performance, omniprésente malgré les tabous. À moins que nous explorions les possibilités d'une Décroissance sexuelle (Oie de Cravan, juin 2021), thème exploré par Julie Delporte dans ce livre « à la rencontre du manifeste, du poétique et de l'imagerie artistique », selon son éditeur québécois. Portrait de cette nouvelle bibliothèque, hybride et décomplexée.

 

   

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