Phénomène

« Cash » sexe ou la nouvelle éducation

Marie Bluteau - Jüne Pla - Olivia Maschio-Esposito - Photo OLIVIER DION - CHRISTOPHE POUGET POUR J. PLA

« Cash » sexe ou la nouvelle éducation

C'est une révolution des mots et des images. Dans le sillage du mouvement #MeToo, les éditeurs français publient en nombre des livres sur la sexualité et le plaisir des femmes. Allant du manuel pratique à l'essai militant, ceux-ci composent les outils d'une « nouvelle éducation sexuelle » plus directe, résolument féministe.

J’achète l’article 1.50 €

Par Souen Léger,
Créé le 30.03.2021 à 10h30,
Mis à jour le 02.04.2021 à 16h51

J'ai trouvé quelqu'un”. C'est avec ces quelques mots que l'agente littéraire Ariane Geffard présente Jüne Plã, repérée pour son compte Instagram @Jouissanceclub, à Olivia Maschio-Esposito, éditrice chez Marabout. « J'ai balayé le fil Instagram et j'ai tout de suite senti qu'il y avait la matière et le ton », se rappelle l'éditrice qui travaille alors à développer le catalogue féministe de la maison. Une juste intuition, comme en témoignent les 270 000 exemplaires vendus du Jouissance Club depuis sa parution en janvier 2020, dont 15 000 en numérique et 25 000 pour l'édition de luxe, ainsi que les traductions dans une dizaine de pays.

Loin d'être un épiphénomène, ce best-seller agit comme le révélateur et l'accélérateur d'un mouvement de fond engagé depuis la vague #MeToo. Là où la parole est longtemps restée aux mains des « sachants » et des hommes, encore majoritaires dans certaines collections « sexo », les maisons d'édition portent désormais des voix féminines et populaires, en phase avec les revendications d'une génération désireuse de comprendre son corps et de vivre une sexualité épanouie. « La sexualité est un marronnier, mais jusqu'ici il y avait peu de voix françaises sur le sujet, encore moins avec un contenu militant et inclusif », analyse Olivia Maschio-Esposito. « Ce succès a permis d'ouvrir la voie à quelques années de production intense sur ces thématiques, et c'est une bonne nouvelle », estime-t-elle.

Si ce manuel d'éducation sexuelle, aux schémas très explicites, s'adresse aux femmes comme aux hommes, d'autres, nombreux, se concentrent sur le plaisir féminin, proposant des méthodes d'auto-exploration à l'instar de Connais-toi toi-même, de Clarence Edgard-Rosa (La Musardine, 2019), Le plaisir ça s'apprend, de Dania Schiftan (Larousse, mai 2021), ou encore Je jouis comme je suis : guide du plaisir féminin, d'Emily Nagoski, un best-seller international (Leduc, avril 2021).

La sexualité comme moyen d'émancipation

Cette découverte de soi passe par le fait de nommer et de montrer ce qui était tu ou ignoré. Aussi le clitoris se retrouve-t-il au centre d'une déferlante éditoriale depuis 2016 et la réédition de La revanche du clitoris (La Musardine), coécrit par la journaliste Maïa Mazaurette, personnalité emblématique de cette nouvelle éducation sexuelle. Après avoir signé en 2020 Sortir du trou, lever la tête (Anne Carrière), mais aussi Le sexe selon Maïa (La Martinière), vendu à plus de 8 000 exemplaires (et bientôt en poche dans la nouvelle collection de Points dédiée aux féminismes), la « sexperte » revient cette année avec La vulve, la verge et le vibro (La Martinière, janvier 2021).

À la faveur de #MeToo et des succès commerciaux enregistrés sur ce créneau éditorial, les éditrices osent proposer des contenus au ton plus cash. « Je me sens beaucoup plus libre d'en parler, beaucoup plus à l'aise, notamment lors de présentations commerciales composées d'une majorité d'hommes », observe Élodie Bourdon, directrice éditoriale chez Larousse. « Les publications sont plus engagées, la sexualité est traitée comme un moyen d'émancipation », poursuit-elle.

Bien que les jeunes soient particulièrement réceptifs à cette nouvelle approche, plus féministe mais aussi plus accessible, celle-ci concerne bien tous les âges de la vie, comme en témoignent Il n'y a pas d'âge pour jouir : la retraite sexuelle n'aura pas lieu !, de Catherine Grangeard (Larousse, 2020), Le sexe c'est encore meilleur après 50 ans, de Tracey Cox (First, février 2021), ainsi que Le sexe après bébé c'est pas comme avant !, par la sage-femme sexologue Caroline Poirier, prévu chez Larousse pour le premier semestre 2022.

Les hommes et les enfants, ensuite

La littérature jeunesse adapte, elle aussi, ses livres d'éducation sexuelle. Plutôt que de rééditer son précédent titre de référence sur la sexualité, jugé « trop lisse » par certains aspects, La Martinière Jeunesse a ainsi décidé d'en concevoir un nouveau, à paraître en 2022. « Nous voulons englober tout ce qu'il y a à savoir sur le sexe pour les ados en allant plus loin sur les notions de plaisir, de consentement, de genre, d'orientation sexuelle, sur la prévention contre l'inceste ou le harcèlement », précise Marie Bluteau, responsable éditoriale.

Par ailleurs, si les hommes ne sont pas la première cible, ils peuvent aussi bénéficier de cette nouvelle éducation sexuelle. « Beaucoup d'hommes ont lu Jouir : en quête de l'orgasme féminin de Sarah Barmak, et en ont retiré de l'information sans se trouver accusés ou à l'écart », remarque par exemple Marieke Joly, éditrice à La Découverte de cet essai vendu à plus de 15 000 exemplaires depuis sa parution en 2019.

Résultant d'une volonté de savoir, et de transmettre d'autres discours, plus féminins et féministes, ce phénomène éditorial questionne plus largement notre rapport à la sexualité, érigée en performance, omniprésente malgré les tabous. À moins que nous explorions les possibilités d'une Décroissance sexuelle (Oie de Cravan, juin 2021), thème exploré par Julie Delporte dans ce livre « à la rencontre du manifeste, du poétique et de l'imagerie artistique », selon son éditeur québécois. Portrait de cette nouvelle bibliothèque, hybride et décomplexée.

 

Anatomie pratique: la victoire du clitoris

Depuis 2016, année de la première modélisation en 3D du clitoris, la passion éditoriale pour cet organe méconnu ne faiblit pas. En avril, paraîtra en poche Clitoris, la vérité mise à nu : confidences d’un organe mystérieux (Eyrolles), d’Alexandra Hubin et Caroline Michel, dont la version grand format s’est écoulée à 5 000 exemplaires. « Depuis deux ans, il y a un regain d’intérêt pour des livres proches de la vulgarisation scientifique qui permettent de comprendre son corps », analyse Joanne Mirailles, directrice éditoriale adjointe chez Eyrolles. « Pour la première parution en 2018, le titre était Entre mes lèvres mon clitoris : confidences d’un organe mystérieux, mais on a voulu faire plus soft, mettre un peu plus de poésie là-dessus », raconte-t-elle. En février 2021, les éditions Michel Lafon ont quant à elles publié une adaptation du podcast "Entre nos lèvres", de Margaux Rol et Céline Malvo. Le clitoris investit aussi le rayon BD – L’affaire clitoris, de Douna Loup (Marabulles, mai 2021) – et celui des essais – Le plaisir effacé, Clitoris et pensée, de Catherine Malabou (Rivages, novembre 2020). « Ça va s’élargir à d’autres questions, il y a encore plein de zones du corps à explorer ! », s’amuse Anne Hautecoeur, directrice générale de La Musardine. La gynécologue obstétricienne Jen Gunter signe ainsi La bible du vagin (First Éditions, mars 2021), quand les psychologues Heidi Beroud-Poyet et Laura Beltran proposent, avec Les femmes et leur sexe (Payot, mars 2021), un guide complet de la sexualité féminine, abordant notamment la mécanique sexuelle ainsi que différentes techniques.
 

Manifestes féministes: l'avènement du sexe politique

L’intime est politique, et la sexualité ne fait pas exception, proclament en chœur des ouvrages à mi-chemin entre guide bien-être et essai engagé. Les voix issues du milieu médical prennent, elles aussi, ce virage politique, à l’instar de la gynécologue et obstétricienne Laura Berlingo, qui défend une éducation sexuelle libérée des stéréotypes dans Une sexualité à soi, paru aux Arènes (janvier 2021). Aux éditions Leduc, historiquement positionnées sur le bien-être et le développement personnel, « on a redéployé le segment sexualité autour d’une approche plus féministe », explique Barbara Astruc, directrice éditoriale. « On s’inscrit dans une ouverture des frontières entre les segments, dans une approche holistique », poursuit-elle. La maison publie en avril le best-seller international Je jouis comme je suis : guide du plaisir féminin, d’Emily Nagoski. Avec ses Ted Talks enregistrant parfois plus de 3 millions de vues, cette sexothérapeute américaine fait partie des nombreuses « autrices à communauté » que les éditeurs convoitent. Après Je m’en bats le clito de la blogueuse Camille (Kiwi, 2019), ou encore Bien dans ma tête, bien dans ma culotte ! (Kiwi, 2020) de l’étudiante sage-femme et instagrammeuse Amal Tahir, la militante féministe Dora Moutot, créatrice du compte Instagram @Tasjoui, travaille ainsi à l’écriture de Mâles baisées - Sexualité et féminisme - Comment le patriarcat s’immisce sous la couette, à paraître chez Guy Trédaniel en septembre 2021.
 

BD, beaux livres, romans graphiques…: et le sexe devint beau

Autrefois invisibles, ou représentés de façon allégorique, le sexe et le plaisir féminins sont désormais dévoilés avec des images aussi belles que crues. Dans la bande dessinée et le roman graphique, une veine mêlant autobiographie et réflexions sociétales se dessine, avec des titres comme L’histoire d’une huître de Cualli Carnago (La Musardine, mars 2021), La voie de la sagesse d’Anne Boudart (Larousse, septembre 2021), ou encore Le plaisir (Presque Lune, septembre 2020) dans lequel Maria Hesse convoque à la fois son histoire personnelle et des figures tutélaires comme Sappho et Marilyn Monroe. « Cela coïncide avec la libération d’un tabou sur la représentation du sexe féminin, ainsi qu’avec une révolution générale des formats : la BD ne s’est jamais aussi bien portée ! », remarque Marieke Joly, éditrice à La Découverte. « L’image permet de donner de la distance aux mots, de rendre le propos plus accessible aussi, et d’ajouter un jeu supplémentaire », commente Anne-Laure Cognet, éditrice du dictionnaire La vulve, la verge et le vibro de Maïa Mazaurette (Marabout, janvier 2021), illustré par Alex Viougeas. L’image pour dédramatiser donc, mais l’image, aussi, pour sublimer et défendre l’acceptation de soi. Dans My Dear Vagina (Larousse, septembre 2021), issu du compte Instagram éponyme, l’artiste Laura Stromboni propose un vagin par jour pendant un an, soit 365 vulves représentées sous forme d’illustration, de photo ou de collage, le tout accompagné par des textes informatifs ou des témoignages.
 

Nouvelle masculinité: pour et par les hommes?

La libération – ou la meilleure réception – de la parole des femmes sur leur sexualité, pourrait-elle s’étendre au domaine masculin ? « Dans le féminisme, il y a cette idée que les hommes doivent être décolonisés du patriarcat », considère Christophe Guias, directeur littéraire des éditions Payot qui publie, entre autres, le long-seller Femme désirée, femme désirante, vendu à 150 000 exemplaires depuis sa première parution en 2006. Son autrice, la gynécologue et acupunctrice Danièle Flaumenbaum, parlera de la sexualité des hommes dans son prochain livre. Plusieurs des best-sellers parus sur ce créneau ces derniers mois incluent également les problématiques liées aux hommes, à l’image du Jouissance Club de Jüne Plã (Marabout).

Mais des hommes commencent aussi à prendre la parole sur des pratiques sexuelles stéréotypées et, plus largement, sur la construction de la masculinité. Plusieurs auteurs ont ouvert la voie, comme Ivan Jablonka avec Des hommes justes : du patriarcat aux nouvelles masculinités, paru au Seuil en 2019, et Martin Page avec Au-delà de la pénétration paru au Nouvel Attila en 2020. Citons aussi Désirer comme un homme (La Découverte, 2020) dans lequel
Florian Voros mène une enquête sociologique explorant, à travers les fantasmes pornographiques, les débats contemporains sur la définition de la masculinité.

Les éditeurs, qui reçoivent encore peu de manuscrits d’hommes abordant la sexualité masculine sous cet angle, sont aux aguets. Beaucoup considèrent, à l’instar d’Olivia Maschio-Esposito, responsable éditoriale chez Marabout, que « les hommes devraient être des alliés productifs et militants ».


Commentaires (0)

Espace réservé aux abonnés

Livres Hebdo a besoin de votre voix. Nous apprécions vos commentaires sur le sujet, vos critiques et votre expertise. Les commentaires sont modérés pour la courtoisie.

Connectez-vous Pas encore abonné ? Abonnez-vous

On vous
RECOMMANDE

Les dernières
actualités