Décryptage

Qui a peur du sexe dans la littérature jeunesse ? [4/4]

Nicholas Hoult dans la série télévisée "Skins" - Photo SKINS

Qui a peur du sexe dans la littérature jeunesse ? [4/4]

"Mes livres sont souvent perçus comme trop forts, et ceux qui sont les plus audacieux rencontrent de façon surprenante un succès dans les pays nordiques et en Amérique du Sud", estime Laurence Faron, fondatrice de Talents Hauts. Entre le modèle très ouvert de la Scandinavie et le puritanisme américain et chinois, la France est-elle vraiment en retard sur le traitement de la sexualité dans la littérature jeunesse?

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Par Dahlia Girgis, Pauline Gabinari,
Créé le 26.03.2021 à 17h10,
Mis à jour le 26.03.2021 à 17h56

"Comme un éléphant au milieu d’une pièce." C’est ainsi que Charline Vanderpoorte, éditrice chez Thierry Magnier, décrit son ressenti après avoir constaté qu’en France la sexualité et la présence du corps sont quasi absentes dans la littérature jeunesse. "Je pensais être dans une maison d’édition qui n’avait aucun tabou", dit l’éditrice. En 2019, elle décide de lancer la collection de romans érotiques pour adolescents, "L’Ardeur."

"J’ai publié pas mal d'œuvres scandinaves et, plusieurs fois, j’ai été surprise par des scènes explicites pour adolescents", témoigne Charline Vanderpoorte. L’un des romans évoqués est Trois garçons, de Jessica Schiefauer, paru en août 2019, et traduit du suédois par Marianne Ségol-Samoy. L’auteure retrace l’histoire de Kim. L’adolescente découvre une plante qui lui permet de se transformer en garçon pour quelques heures. Ne parvenant plus à s'en passer, elle se lance à la recherche de sa véritable identité. Le roman, prix Millepages 2019, pose notamment ces questions : qu’est-ce que cela fait de tenir un sexe dans sa main, d’avoir une érection... "Toutes ces questions étaient gommées en France", juge Charline Vanderpoorte. Depuis, les choses se sont diversifiées.

Marion Hameury, éditrice fiction Seuil et Martinière Jeunesse, se souvient: "ce qui marchait bien et qui régissait le marché de la littérature adolescente, c’était l’achat des grands best-sellers anglo-saxons". Mais la manière dont la sexualité y est évoquée est différente. "Les scènes de sexe sont très pudiques, moins frontales", estime l’éditrice. Un avis partagé par François Martin, éditeur fiction jeunesse chez Actes Sud. "Du côté anglo-saxon, il y a un fond pudibond et timoré alors que quand on parle de violence, comme la violence présente dans le viol, nous ne pouvons pas édulcorer la violence", prend-t-il en exemple.

Doucement, mais sûrement 

"La France n’est pas plus frileuse que les autres pays. Les sujets ethniques sont encore très encadrés aux USA, sans parler du tabou autour de la sexualité en Chine", analyse Laurence Faron, fondatrice de Talents Hauts et membre du bureau jeunesse du Syndicat national de l’édition. Elle le constate notamment sur les foires internationales. "Mes livres sont souvent perçus comme trop forts, et ceux qui sont les plus audacieux rencontrent de façon surprenante un succès dans les pays nordiques et en Amérique du Sud.

L'éditrice le constate avec la publication de Pour qui tu m’as prise, d'Isabelle Rossignol, paru en 2014. Malgré un passage en deuxième lecture à la Commission de surveillance et de contrôle, l'ouvrage est autorisé en France. Alors qu'à l'étranger, notamment aux États-Unis, la commission a été remplacée par des associations de parents d’élèves censurant des ouvrages abordant la sexualité de façon explicite. Qui est-tu Alaska ? de John Green, traduit de l'anglais par Catherine Gibert et paru en 2014 chez Gallimard Jeunesse, a de cette manière été interdit dans de nombreuses bibliothèques américaines à cause d’une scène de masturbation.

"Des romans qui ont abordé la question, cela remonte aux années 60 aux États-Unis, mais aujourd'hui la littérature anglo-saxonne semble plus se concentrer sur le fantasy et la littérature de l’imaginaire", estime Sophie Vander Linden, romancière, critique et théoricienne de l’album illustré. Même si l’édition française a évolué ces dernières années, elle doit avancer pour être en osmose avec la sexualité multiple des jeunes d’aujourd’hui, à l'instar des séries TV britanniques, espagnoles et nordiques.

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