3 janvier > Roman France > Maryline Desbiolles

Le mercredi 2 décembre 1959, peu après 21 heures, le barrage-voûte de Malpasset dans l’arrière-pays varois cède, et 50 millions de mètres cubes d’eau, une vague de 60 mètres de haut, déferlent sur la petite ville de Fréjus, ravageant tout sur son passage. Plus de 400 morts, des centaines de maisons balayées, d’hectares de terres noyés… Cette nuit funeste, les heures qui ont suivi la catastrophe, la désolation des survivants devant des corps méconnaissables dans leur linceul de boue, ouvrent de façon saisissante Rupture dans lequel Maryline Desbiolles signe son retour au roman.

Ce livre bref et intense enchâsse la tragédie inscrite dans la mémoire collective, accident parmi les plus meurtriers du XXe siècle en France, dans l’itinéraire d’un témoin singulier : un jeune Savoyard, François, 24 ans le jour du drame, qui a quitté cinq ans plus tôt sa ville natale d’Ugine pour être embauché comme manœuvre sur le chantier de construction du barrage hydraulique. Il a rejoint "René le Rouge", ouvrier militant communiste venu "en éclaireur", fier de travailler pour cet emblématique ouvrage d’art qui doit domestiquer le cours du Reyran, un torrent sec la plupart du temps, pour améliorer l’irrigation de la plaine en aval.

Rupture, c’est le destin d’un enfant de la montagne, dont le père a disparu sans laisser de traces en 1943. C’est l’exil avec passage de frontières invisibles, de la vallée de la Maurienne industrielle aux rives agricoles de la Méditerranée. Le parcours d’un très jeune homme passé du noir et blanc d’Ugine et de ses aciéries au rose des vergers de pêchers, au rouge des roches de l’Estérel. Toutes les petites et grandes premières fois d’un garçon solitaire : prendre le train, voir la mer et aimer Louise Cassagne, la fille d’un propriétaire terrien…

Maryline Desbiolles éclaire avec empathie et sobriété une génération marquée par les guerres : les Allemands à Ugine, l’Indochine, l’Algérie, les Aurès où "le petit François" aura 20 ans, "appelé" à l’été 1956 avec tant d’autres de son âge, "la classe 55". Comme son jeune personnage qui, avec son appareil photo, saisit le réel en morceaux, s’attache aux détails, la romancière joue avec des accélérations du récit, avalant les années et les saisons pour ne retenir que quelques scènes chargées d’une émotion sèche. On y retrouve son attention envers ceux qui subissent, n’ont pas les mots pour se révolter, pour aller contre les événements, et son admiration pour le labeur modeste et concret des hommes. Après plusieurs livres consacrés à des artistes - Vallotton est inadmissible (Seuil, 2013), Le beau temps (Seuil, 2015) sur le musicien Maurice Jaubert, Avec Rodin (Fayard, 2017) -, Maryline Desbiolles, publiée pour la première fois chez Flammarion après avoir été longtemps accueillie dans la collection "Fiction & Cie" au Seuil, revient ainsi aux anonymes, provinciaux, ouvriers, émigrés, qu’ont déjà souvent célébrés ses romans, fantômes familiers, héros ordinaires, emportés, ballotés dans le courant violent de l’histoire. V. R.

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