Quoi qu'on en dise, tout ce qu'on entend et lit nous y ramène. Au coeur ; et un coeur pensé comme le centre d'une chose, comme le simple organe qui bat, nous fait vivre et où siègent métaphoriquement nos émotions. Banalités ? Ou invariant essentiel ? Il en va souvent ainsi de la frontière entre réalité et fiction, littérature et vulgate, grandeur et ridicule. Mais. Les frontières sont poreuses. Et quand on les traverse, il arrive qu'on rencontre ce ou celui qu'on n'attendait pas, ou plus. Dans le dernier écrit de Gilles Leroy , Dormir avec ceux qu'on aime , dans sa veine autobiographique, l'auteur-narrateur rencontre en Roumanie celui qu'il présente comme son dernier amour. Cela se passe pendant une sorte de tournée pour son livre précédent, et il s'incarne en un homme plus jeune. Après des tâtonnements et un rapprochement idyllique, ils se séparent parce qu'ils n'ont pas la même vie, n'habitent pas le même pays. Gilles part, en Argentine par exemple. Mais l'histoire continue, d'une certaine manière. Elle a toujours déjà continué. C'est-à-dire que se glissent là des réflexions et des bribes de récits sur les femmes qui ont dirigé ces pays, Mme Ceaucescu, Evita, deux pôles opposés, mais deux femmes de dictateurs. Et à un moment : trouble. Gilles crée une sorte d'analogie empathique entre lui et Mme Ceaucescu. Puisqu'il déplore, se désespère d'avoir des nouvelles de son lointain amant, un retour curieux s'opère dans ma lecture : et si j'étais comme elle ? Si j'étais un tyran, un dictateur ? Quel amant suis-je - quel amant totalitaire - qui voudrait que l'autre se soumette à mon amour et ressente le même amour que j'ai pour lui ? Quel est-il, cet amour qui t'étouffe et m'étouffe moi-même ? Où est-il ? Et moi-même où suis-je, qui suis-je pour te demander ça ? Chloé Delaume , dans Une femme avec personne dedans , apporte un élément à cette réflexion. Elle mène une histoire avec une femme, elle est déjà mariée à un homme, ils tentent l'aventure d'un ménage à trois. Elle tente une ouverture mais cette ouverture s'avère si vaste qu'elle s'y perd. Elle part, elle part. Ils et elles se séparent. Elle est un personnage de fiction et se demande si la fiction tue. Mais l'aventure continue ailleurs, à Rome, et on n'en connaît pas encore la suite. Elle se demande si l'acte d'amour sert à quelque chose. Elle se demande ce qu'elle est.   Dans Vie animale , Justin Torres , d'une façon incroyablement rythmée, très forte et fluide, dans un texte riche en images et en poésie, nous raconte son enfance. Ils sont trois, ils sont frères. Ils en veulent. Ils en veulent toujours plus. Plus de chair, plus de muscles. "On voulait des muscles sur nos bras maigres." Il mêle autobiographie et fiction. Il grandit. C'est dur, c'est violent, c'est tendre. Puis brusquement il découvre quelque chose sur lui, en lui, en même temps que ses parents découvrent son journal intime. Et ses frères. La vie animale n'aime pas souvent l'anormal. Il est chassé, pire que ça. Il n'y a qu'une porte de sortie, qu'une fuite, le poème. Le coeur d'un secret.   Alors dans une pure fiction, pendant que Djennifer Goranitzé Danse avec Nathan Golshem , son amour perdu et enterré, enfin enterré, disposant d'une tombe symbolique car ses cendres ont été perdues, donc d'un "crâne de chèvre, une cage thoracique de chien, des ailes de mouette" pour se trouver sous terre sous son nom - des animaux, après tout, n'est-ce pas mieux que rien - pendant qu'elle frappe la tombe de ses pieds pour l'appeler et parler avec lui, parler encore parce que depuis qu'il est mort elle n'est plus sûr d'être vivante, elle frappe et elle dit : " Tu sais, Nathan Golshem, quand nous étions ensemble, nous avons toujours dit des choses drôles, même au coeur de la pire horreur ." Et ils en ont connu des enfers. Il faudrait citer le paragraphe entier avec la nuit et le bruit des vagues mais ici seulement la fin, plus loin : " Sa voix de nouveau sonna dans l'obscurité, et, même si elle était à présent un peu rauque, on avait l'impression que c'était de là que venait le monde. " Ainsi la question de l'amour nous ramène à une question de l'origine. Sa voix raconte les souvenirs des amis. Ils se racontent des histoires. Et la parole crée les choses. Il ne suffit pas de voir mais de dire. Ça peut même être anodin. Ou extraordinaire. En apparence. Est-ce que par hasard ça ne vous rappelle pas quelque chose ? _____________ Dormir avec ceux qu'on aime , Gilles Leroy, Editions Mercure de France Une femme avec personne dedans , Chloé Delaume, Editions du Seuil Vie animale , Justin Torres, Editions de L'Olivier Danse avec Nathan Golshem , Lutz Bassmann, Editions Verdier    
24.01 2012

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