Pression économique, IA, repli des marchés, érosion des soutiens publics… Les sujets ne manquent pas à la commission internationale du Syndicat national de l’édition (SNE) dont la nouvelle présidente, Isabelle Darthy (L’École des Loisirs), qui a succédé à Solène Chabanais (Albin Michel) en décembre dernier, est la première issue de l'édition jeunesse et de bande dessinée depuis la création de cette instance, en 1994. Ces deux secteurs représentent pourtant 60 % des cessions de droits en langues étrangères. Rencontre avec une professionnelle lucide sur les défis qui s'accumulent.
Livres Hebdo : Vous venez de prendre la présidence de la commission internationale du SNE. Qu'est-ce qui vous a motivée, et qu'est-ce que vous souhaitez y apporter ?
Isabelle Darthy : Comme mes prédécesseuses, ce qui m'anime, c'est vraiment l'idée d'accompagner le collectif. Cette commission réunit des cessionnaires de droits de toutes les maisons - grands groupes, indépendants, tous secteurs confondus -, et c'est précisément cette diversité qui en fait la richesse. En littérature, on ne travaille pas avec des collections comme on le fait en jeunesse. On ne vend pas de la même façon, on ne négocie pas les mêmes objets. Quand je suis entrée au bureau, j'ai appris énormément des collègues issus des autres domaines (littérature, SHS…). Et j'espère que, réciproquement, la jeunesse et la BD apportent un regard neuf.
Quels sont les grands chantiers qui s'imposent à vous dès cette première année de mandat ?
Ils sont nombreux. L'intelligence artificielle, d'abord : c'est un sujet contractuel et juridique urgent dont s’emparent les éditeurs du monde entier. Il faut que les maisons - y compris les petites, qui n'ont pas de service juridique dédié - puissent s'appuyer sur un cadre clair pour leurs négociations à l'international. Nous travaillons en lien avec la commission juridique du SNE, et nous avons d'ailleurs invité son représentant à intervenir lors de notre dernière réunion plénière.
Les lignes directrices commencent à se dessiner : les éditeurs sont extrêmement attentifs aux conditions dans lesquelles l’intelligence artificielle peut être (ou ne pas être !) utilisée dans le cadre des cessions de droits. Nous devons par exemple être très vigilants pour privilégier le travail des traducteurs littéraires afin que la traduction reste une œuvre vraiment originale. Si on ne cadre pas ça, on laisse la place à des pratiques qui fragilisent tous les maillons de la chaîne : auteurs, illustrateurs, traducteurs.
Le livre audio est un autre dossier en pleine évolution. Là aussi, il faut affiner nos contrats, mieux comprendre ce qui se passe sur le marché français pour savoir ce qu'on doit défendre à l'international.
« Peu de nouveaux marchés qui s'ouvrent »
Et côté marchés, quel est le tableau général, à la veille de la Foire de Londres (10-12 mars) ?
On observe depuis deux ou trois ans une tendance mondiale à une forme de repli, pas seulement économique mais aussi géopolitique, même si cela ne se traduit pas encore de manière spectaculaire dans les statistiques de cessions de droits car la France fait mieux que résister. La Chine, qui était longtemps le premier partenaire des éditeurs jeunesse français, est en net recul. Et il n'y a pas tant de nouveaux marchés qui s'ouvrent pour compenser.
À cela s'ajoute une concurrence internationale qui s'est fortement professionnalisée : l'Espagne, l'Italie ou encore le Japon ont fait de gros efforts pour prendre plus de place sur la scène internationale. La Corée du Sud vend très bien ses créations depuis de nombreuses années en embarquant dans un même mouvement toutes ses industries culturelles et créatives. Le marché de l’édition est plus mondialisé que jamais et la concurrence est féroce !
Les grandes foires (Londres, Francfort…) ont annoncé des changements, quel regard portez-vous sur ces évolutions ?
Nous sommes évidemment extrêmement attentifs à ces évolutions mais nous savons aussi compter sur France Livre pour nous aider à décrypter quelles sont les meilleures options qui s’offrent à nous, éditeurs français. À un moment où les budgets se tendent, nous avons plus que jamais besoin de nous concentrer sur des événements qui mettent les échanges de droits au cœur de leurs stratégies de développement. Aujourd’hui, un événement comme le Paris Book Market est pour beaucoup d’entre nous mieux dimensionné commercialement et surtout économiquement à nos besoins.
Spécifiquement pour le secteur BD, quels sont les impacts concrets de l’annulation du FIBD sur les échanges de droits ?
Cette annulation a créé un vrai manque. Malgré toutes les initiatives mises en place pour compenser (mise en avant au Festival du Livre de Paris, invitations d’éditeurs BD au Paris Book Market…), il est impossible de rattraper ce qu’apporte un rassemblement de professionnels en un même lieu, sur un même fuseau horaire. Bien sûr, certains éditeurs étrangers avaient déjà prévu de se rendre à Paris en amont du FIBD et nous avons pu les voir, tandis que d’autres rendez-vous se sont reportés sur la Foire de Bologne, mais tout un pan de notre travail de mise en avant de nos programmes a été perdu avec cette annulation.
« La culture de l'échange est ancrée dans notre culture professionnelle »
Dans ce contexte, comment travaille concrètement la commission ?
Il y a un bureau restreint — nous sommes dix — qui prépare les sujets en amont, puis une commission plénière qui réunit régulièrement près de 200 personnes en présentiel, et à distance. Tout le monde y est sur un pied d'égalité : il n'y a pas de traitement différencié selon la taille de la maison. Et c'est une vraie spécificité française : dans beaucoup d'autres pays, les responsables de droits s'enferment dans leurs bureaux pour voir leurs clients.
Ici, on met les sujets sur la table, on débriefe ensemble sur ce qui se passe sur nos marchés, on partage les signaux faibles. Ce collectif est une des forces de l’édition française à l’international. Évidemment, il y a le secret des affaires - chacun a ses titres, ses clients -, mais l'échange collectif sur les sujets structurants est vraiment ancré dans notre culture professionnelle.
Selon vous, aucun outil numérique ne remplace la rencontre physique entre éditeurs, mais les coûts de déplacement augmentent dans un contexte de baisse des aides publiques. Comment y faire face ?
C'est un sujet de préoccupation majeur. Les baisses budgétaires touchent tous les acteurs publics, le ministère de la Culture, le CNL, l'Institut français à Paris comme dans les postes à l'étranger, France Livre... En Pologne, par exemple, le programme d'aide à la publication de l'Institut français permettait de soutenir 25 titres français traduits. Cette année, ils ne sont plus que huit.
Le succès du livre français à l'international ne repose pas que sur le talent de nos créateurs et de nos éditeurs — il tient à toute une chaîne d'acteurs interprofessionnels. Si ces acteurs voient leurs moyens diminuer, c'est l'ensemble de l'écosystème qui s’en trouve fragilisé. C'est un combat collectif, et c'est aussi le rôle de cette commission d'en être porte-voix.
