À Édimbourg plus qu’ailleurs, le livre occupe une place centrale. La capitale écossaise jouit de l’un des réseaux de librairies indépendantes les plus denses au monde, portée également par l’engagement des nombreux acteurs culturels locaux, publics et privés.
Alors quand l’Unesco lui attribue le premier label de ville de littérature en 2004, la cité de naissance de Walter Scott et Robert Louis Stevenson ne part pas d’une page blanche… même s’il lui incombe très vite d’écrire les premières lignes d’une initiative qui a depuis fait florès à travers le monde. Plus de 20 ans après Édimbourg, le réseau des Villes de littérature rassemble 53 villes dans 39 pays, dont deux en France : Angoulême (2019) et Lyon (2023).
Le château d’Édimbourg depuis les hauteurs de la vieille ville- Photo APOLLONIA ELIAPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
Et si le modèle, aujourd’hui éprouvé, séduit un nombre croissant de métropoles, en 2004 tout était à inventer. « Édimbourg a dû, presque ex nihilo, définir ce que signifiait être une Ville de littérature », se remémore Harriet MacMillan, directrice de la fondation Edinburgh Unesco City of Literature.
Auld Reekie (« vieille cheminée »), comme la surnomment parfois ses habitants, a pour ce faire joué de ses spécificités, s’appuyant sur une relation avec l’industrie du livre qui passe par le soutien à l’édition écossaise, mais se concentre aussi et surtout sur l’accès au livre et l’accompagnement des auteurs. Si le label de l’Unesco fait bien sûr de l’héritage culturel de la ville un critère important, il nourrit aussi des thématiques résolument contemporaines : enseignement, événements, vitalité de la chaîne du livre, accès à l’écriture et à la lecture…
Les librairies hybrides : un modèle structurant
Reste que la « Ville de littérature » se mesure moins à ses cadres qu’à ses pratiques et, au premier chef, à celles de ses librairies. Avec plus de 50 librairies, le plus souvent indépendantes et spécialisées, pour environ 500 000 habitants, soit une enseigne pour 10 000 personnes, Édimbourg offre une densité remarquable même si elle demeure inférieure à celle de Paris, qui dénombre une librairie pour près de 2 000 habitants.
Devanture de la librairie Golden Hare Books à Édimbourg- Photo APOLLONIA ELIAPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
Mais la différence avec la capitale française tient moins au volume qu’au modèle : car à Édimbourg, la librairie est avant tout un lieu de pratiques. Spécialisations éditoriales, événements, abonnements et ateliers font de l’écrit une expérience autant qu’un produit, structurant sociabilité, fidélisation et attractivité littéraire.
Typewronger Books en fournit un cas d’école. Ouverte en 2017 par Tee Hodges, ancien libraire de Shakespeare and Company, la boutique articule vente de livres, microédition et programmation culturelle, prolongées par un studio d’impression intégré. « Le renouveau de l’impression indépendante est particulièrement visible à Édimbourg », explique son fondateur. Sa clientèle, « très internationale », cohabite avec un noyau d’habitués, révélateur du poids du littératourisme.
Autre tonalité à Golden Hare Books, dans le quartier de Stockbridge. Élue librairie indépendante de l’année pour l’Écosse en 2019, l’enseigne a notamment développé PostBooks, un service d’abonnement mensuel par lequel les libraires sélectionnent et expédient des ouvrages adaptés aux goûts des lecteurs.
Tourisme littéraire
Première Ville de littérature, Édimbourg l’est aussi par son calendrier. Le tourisme littéraire s’y déploie à grande échelle, avec une forte concentration estivale. Organisé chaque mois d’août pendant deux semaines, l’Edinburgh International Book Festival propose près de 700 événements et autant d’auteurs internationaux. En 2025, il a accueilli plus de 160 000 visiteurs, dépassant la fréquentation du Festival du Livre de Paris, estimée à 114 000 visiteurs la même année.
Intérieur de la librairie Golden Hare Books à Édimbourg- Photo APOLLONIA ELIAPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
S’ils sont nombreux et très installés, les festivals d’Édimbourg fonctionnent en synergie les uns avec les autres. Le Book Festival se superpose à l’Edinburgh Festival Fringe, qui transforme la ville pendant trois semaines en scène culturelle continue avec près de 4 000 spectacles et 53 900 représentations, réparties sur 301 lieux, pour 2,6 millions de billets vendus en 2025.
La dynamique se prolonge toute l’année avec l’Artists’ Bookmarket et l'Edinburgh Zine Fair (livres d’artiste et fanzines) en février ; la World Book Night en avril ; l’Independent Bookshop Week en juin ; et enfin la Book Week Scotland et le Robert Louis Stevenson Day en novembre, dédiés au patrimoine littéraire écossais.
Pratiques et flux
En marge des grands circuits, des formats plus engagés complètent le paysage : l’Edinburgh Women’s Fiction Festival, en septembre, est consacré aux écritures féminines, tandis que la Lighthouse Radical Book Fair, en novembre, est dédiée à la production éditoriale politique.
Il faut dire un mot, aussi, des rues gothiques d’Édimbourg dont J.K. Rowling s'est inspirée pour imaginer il y a plus de trois décennies l'univers d'Harry Potter. Tout au long de l'année, la capitale écossaise attire des passionnés du jeune sorcier venus du monde entier.
In fine, la « Ville de littérature » ne se revendique pas : elle se construit. Depuis plus de 20 ans, festivals, librairies et acteurs publics composent un écosystème où le livre s'expérimente, se partage et se vend, malgré un contexte global qu’Harriet MacMillan qualifie de « difficile » pour la littérature. Un modèle économique urbain durable, où le statut ne fait sens que parce qu’il se traduit en pratiques et en flux.
Derrière le statut, une politique du livre
Être désignée « Ville de littérature » signifie intégrer le réseau des villes créatives de l’Unesco, lancé en 2004 pour distinguer les villes qui font de la culture et de la créativité un levier de développement urbain. Le dispositif couvre huit domaines, de l’architecture à la gastronomie, et repose sur la coopération entre villes.
L’entrée s’effectue par appels à candidatures biennaux. En littérature, aucun cahier des charges n’est figé : chaque ville défend une vision et un programme d’actions, examinés par l’Unesco et des experts internationaux avant une annonce officielle, le plus souvent le 31 octobre, lors de la Journée mondiale des villes. « La désignation n’est pas un badge honorifique, mais une invitation : que voulez-vous faire de ce statut ? », résume Harriet MacMillan, directrice de la fondation Edinburgh Unesco City of Literature, créée pour porter la candidature retenue en 2004 et piloter une politique littéraire locale et internationale de long terme. Tous les quatre ans, l’Unesco évalue la continuité des actions menées autour du livre, sans mécanisme formel de retrait du statut. Sur le terrain, la fondation assure, avec des moyens limités, la coordination entre organisations littéraires, auteurs, libraires et acteurs touristiques.
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