Comment les éditeurs battent la campagne

Comment les éditeurs battent la campagne

OLIVIER DION

Comment les éditeurs battent la campagne

Complices ou conquis, les éditeurs expliquent l'économie ambiguë du livre politique, entre point d'ancrage d'une réflexion et support de communication pour son auteur.

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Par Laurent Lemire,
avec Créé le 11.09.2015 à 14h33

Une spécificité française. » Pour Muriel Beyer, cela ne fait pas de doute. Le livre écrit - ou quelquefois seulement signé - par une personnalité politique relève d'un rapport symbolique bien particulier. La directrice éditoriale de Plon sait de quoi elle parle. Cette maison d'édition publie en cette rentrée pas moins de quatre vedettes présentes sur l'affiche de la présidentielle de 2012 : François Bayrou, Dominique de Villepin, Ségolène Royal et Jean-Louis Borloo.

"C'est avec ce livre que l'auteur va être interrogé, invité à débattre, etc. Le livre va lui permettre de multiplier les supports et les interventions dans les médias." MURIEL BEYER, PLON- Photo O. DION

Un spectre assez large, dira-t-on, qui frise l'équilibre. Après tout, Plon est l'éditeur historique du général de Gaulle, mais aussi du Coup d'Etat permanent de François Mitterrand... "Pas du tout, rétorque Muriel Beyer. Nous ne pensons pas à cela quand nous décidons de publier un candidat à l'élection présidentielle. Ce qui nous importe, c'est la qualité du message, pas son orientation à gauche ou à droite. Plon a une histoire dans le domaine du livre politique. Il fut l'éditeur des Mémoires de Pierre Mauroy ou de Jacques Delors. De plus, la plupart des auteurs sont des familiers de la maison, où ils ont déjà publié. Enfin, il y a les relations personnelles qui se sont tissées entre ces auteurs un peu spécifiques et les éditeurs. Dominique de Villepin a des liens avec Olivier Orban, et moi avec François Bayrou."

"On considérait le livre politique écrit par des politiques comme moribond. Et puis, il y a eu le succès des Mémoires de Michel Rocard, puis celui de Mélenchon il y a quelques mois." THIERRY BILLARD, FLAMMARION- Photo STEPHANE DE BOURGIES

Muriel Beyer, qui avoue être allée chercher Jean-Louis Borloo parce qu'elle considère qu'il représente un "courant de pensée original", évite la publication de programmes ou de plateformes, sauf pour Ségolène Royal, avec sa Lettre à tous les résignés et indignés qui veulent des solutions et son Dictionnaire politique. "D'une manière générale, nous privilégions les livres qui vont susciter des débats. C'est pourquoi nous refusons les ouvrages qui nous sont proposés par certains hommes politiques, mais vous comprendrez bien que je ne puisse vous dire lesquels..."

Chez Fayard, qui publiera le 5 octobre Remettre la France en marche de Jean-Pierre Chevènement, Claude Durand apporte quelques précisions sur la motivation d'un homme politique et la décision d'un éditeur de le publier. "Il ne faut pas confondre ce qui incite un homme politique à rédiger un livre comme instrument de sa campagne et ce qui convainc un éditeur de le publier. Je retiens personnellement deux critères : soit il s'agit d'un dirigeant politique qui a toutes ses chances de mettre en application les solutions qu'il préconise, soit l'ouvrage recèle des qualités d'écriture et une profondeur d'analyse qui plaideraient pour sa publication en dehors même des échéances électorales. Tout le monde reconnaît que c'est le cas notamment des ouvrages de Jean-Pierre Chevènement."

Thierry Billard, qui officie depuis de nombreuses années chez Flammarion où il publie Benoît Hamon (L'enjeu du combat : reprenons la marche du progrès), parle volontiers de rencontres entre deux envies, celle du politique et celle de l'éditeur. "Derrière le choix de publier un homme ou une femme politique, il y a aussi la volonté de ne pas éditer qu'un seul livre, de se dire qu'il y aura une suite. C'est pourquoi nous choisissons des ouvrages qui interviennent dans le débat public plutôt que des livres de campagne. Et cela sans distinction de courant puisque après avoir publié Jean-Luc Mélenchon nous aurons un essai de Jean-Pierre Raffarin en 2012. Ce qui nous motive, c'est le débat démocratique."

TÉLÉCHARGÉ 25 000 FOIS

Des débats, il y en aura sans doute entre Nicolas Sarkozy et Martine Aubry. Pourtant, ni l'un ni l'autre n'ont annoncé de livres en cet automne politique. Chez Bernard Fixot, éditeur en 2006 de Témoignage et en 2007 d'Ensemble, on n'évoque aucun projet avec le président de la République. Chez Fayard, le livre prévu de François Hollande est en suspens. On en saura sans doute un peu plus après le résultat des primaires du Parti socialiste, après le 16 octobre donc. En résumé, si François Hollande est désigné, un livre paraîtra. Dans le cas contraire...

C'est dire encore le poids de l'écrit, de l'objet livre, à l'ère d'Internet et des réseaux sociaux. Récemment, dans son blog, sur le site de Livre-hebdo.fr, Daniel Garcia détaillait le succès des Petites chroniques d'une primaire écologiste de Matthieu Orphelin. L'ex-numéro trois de l'état-major de Nicolas Hulot avait publié son texte sous forme d'ebook. Une journée après sa mise en ligne, ce petit livre de 50 pages - celui de Jean-Pierre Chevènement devrait en faire 70... - a été téléchargé 25 000 fois ! Il faut dire que c'était gratuit et relayé par le site de Libération... Pour quelques observateurs avisés du Web, ce phénomène annoncerait des changements radicaux dans la communication politique. Les éditeurs, en revanche, n'y voient qu'un cas particulier dont on tirerait un peu vite des conclusions trop générales.

Pour Muriel Beyer, cet exemple ne constitue qu'un épiphénomène concernant un document écrit par quelqu'un qui n'est pas une personnalité politique, au sens où on peut l'entendre pour les poids lourds à la candidature à l'Elysée. "Aucun blog, aucun texte en ligne, aucun passage dans une émission ou un journal télévisé n'aura autant d'impact qu'un livre. Car c'est avec ce livre que l'auteur va être interrogé, invité à débattre, etc. Le livre va lui permettre de multiplier les supports et les interventions dans les médias. C'est pour cela aussi, en dehors de l'aspect symbolique du livre, que les personnalités politiques publient." Claude Durand confirme cette importance du livre par rapport à Internet. "La présence en librairie se double d'une présence dans tous les médias et dans des rubriques extérieures à la politique. Elle s'accompagne de tournées de signatures et de conférences en province. Enfin, raison supérieure, plus les autres médias rétrécissent et atomisent le temps de parole de leurs intervenants, plus le livre apparaît comme le support rêvé pour développer en long et en large ce qu'on croit devoir dire et faire pour mériter la confiance de ses concitoyens."

ILS SE VENDENT MAL

Pourtant ce n'est un secret pour personne, les livres des politiques, à quelques exceptions près, se vendent plutôt mal. Pour un Jean-Luc Mélenchon dont le Qu'ils s'en aillent tous ! (Flammarion) frôle les 80 000 exemplaires, combien d'ouvrages n'auront pas dépassé la barre des 500. Il semble néanmoins que depuis le succès phénoménal de Stéphane Hessel, la baisse générale du prix des livres dit d'intervention incite les lecteurs à revenir dans les librairies.

Thierry Billard prend pour exemple le Votez pour la démondialisation d'Arnaud Montebourg, vendu 2 euros, qui s'accroche dans le classement des meilleures ventes dans la catégorie essais avec 45 000 exemplaires sortis. "C'est vrai, on considérait le livre politique écrit par des politiques comme moribond. Et puis, il y a eu le succès des Mémoires de Michel Rocard en 2010, titré Si ça vous amuse, puis celui de Mélenchon il y a quelques mois, et aujourd'hui celui d'Arnaud Montebourg. A mon avis, c'est un signe. Je ne dis pas que la tendance s'est inversée pour longtemps, mais nous sommes à un moment où les lecteurs veulent reprendre contact avec ceux qui font de la politique et qui savent en parler. Et cela se fait d'autant plus aisément quand les auteurs ne sont pas au pouvoir, donc libérés en quelque sorte du devoir de réserve. En politique, la langue de bois ou les vies de saints, ça ne marche plus."

L'engagement semblerait donc payant. Tout comme les biographies de personnages historiques signées par ces personnalités politiques qui s'installent vite en tête des ventes. Aucun des essais de François Bayrou n'a atteint les scores de son Henri IV. On pourra faire la même remarque au sujet des livres sur Napoléon de Dominique de Villepin ou celui de Jack Lang sur François Ier.

Claude Durand a sa petite idée sur la question. "Bayrou, Séguin, Villepin, Lang ont en effet connu de beaux succès de librairie en rédigeant des ouvrages historiques. Ces ouvrages permettent à leurs auteurs d'être doublement médiatisés : dans les émissions culturelles et dans les émissions à caractère politique où la parution de l'ouvrage sert de prétexte à une invitation à commenter l'actualité. Mais il y a une première raison à ce succès, c'est qu'il s'agit souvent de bons livres, qu'ils aient été rédigés par leur signataire ou avec le concours d'une plume normalienne."

Alors, pourquoi s'obstiner à publier des ouvrages en partie boudés par les lecteurs et qui ne seront le plus souvent même pas achetés par les militants ? La plupart des éditeurs confirment en effet que le temps où le parti ou le comité de soutien commandaient quelques milliers d'exemplaires est révolu. La crise est passée par là, et la Commission nationale des comptes de campagne et des financements politiques est sourcilleuse. On se demande donc si les éditeurs ne publiaient pas ces ouvrages dans la perspective de voir un jour ces auteurs signer une biographie beaucoup plus juteuse en terme de ventes. Et puis, on peut aussi considérer que d'avoir à son catalogue un président de la République, un Premier ministre et quelques membres du gouvernement ne peut pas totalement nuire aux relations publiques de la maison.

REGAIN D'INTÉRÊT

A l'approche d'une campagne électorale qui s'annonce agitée, les éditeurs constatent donc un regain d'intérêt pour le livre politique signé par un politique, bien plus que pour les essais de journalistes, sauf pour les pointures médiatiques comme Franz-Olivier Giesbert, Nicolas Domenach, Serge Raffy, qui vient de livrer une biographie de François Hollande chez Fayard, ou Philippe Alexandre, dont on attend le Dictionnaire amoureux de la politique, annoncé pour le 27 octobre. Un regain qui s'explique aussi et surtout par des prix de plus en plus bas du fait que ces auteurs ne perçoivent pas d'à-valoir (voir p. 13). "A un moment où les émissions de radio et de télévision atomisent le discours, évacuent la discussion de fond pour ne traquer que la petite phrase, les lecteurs ressentent le besoin de revenir aux débats d'idées." Thierry Billard est donc plutôt optimiste pour les mois à venir. "Après le succès du Henri IV de François Bayrou, les éditeurs ont demandé des biographies à toutes les personnalités politiques. Aujourd'hui, il semble qu'on souhaite entendre les hommes et les femmes politiques sur la politique, sur la crise, sur l'Europe, sur la façon dont ils envisagent l'avenir. En juin 2012, après des mois de débat politique, il n'est toutefois pas impossible que nous revenions aux biographies..."

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