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Cultes, addictifs ou dans l'air du temps: les textes oubliés renaissent

Cultes, addictifs ou dans l'air du temps: les textes oubliés renaissent

Une collection éclectique, un livre culte, un feuilleton addictif, des textes intersectionnels: le présent n'a jamais eu autant besoin de livres passés et oubliés, et désormais réédités.

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Par Souen Léger
Créé le 19.09.2021 à 12h30

Éclectique : « Belfond Vintage », la pionnière

Lorsque Belfond lance sa collection « Vintage » en janvier 2013, il fait partie des premiers à surfer sur la vague des livres dénichés dans les backlists, à commencer par les siennes. C'est en effet avec un titre emblématique du fonds, Les délices de Turquie, de Jan Wolkers, publié pour la première fois en 1976, que l'éditeur ouvre le bal. Cette histoire d'une passion folle, ressortie en juin 2021 avec une nouvelle couverture, témoigne d'un engagement dans la durée pour maintenir ces objets singuliers dans nos bibliothèques. Il s'agit certes de faire vivre le fonds, mais aussi de rétablir des injustices, comme avec Betty Smith dont Le lys de Brooklyn n'avait jamais été republié en France depuis 1959, alors même qu'il est « l'un des livres fondamentaux de la culture américaine », rappelle Valérie Maréchal, directrice adjointe de la maison. Réédité en 2014, il est devenu l'un des best-sellers de la collection avec plus de 21 000 exemplaires vendus. Proposant 4 à 6 titres par an dans un format semi-poche (140x205) aux couleurs vives, « Belfond Vintage » se montre fidèle à ses auteurs fétiches parmi lesquels figure Barbara Pym, une icône en Angleterre. Au fil des ans, elle accueille ainsi trois œuvres de la romancière britannique dont la dernière, Les ingratitudes de l'amour (mai 2021), offre une plongée dans le Londres des années 1960. C'est un texte d'un tout autre genre que la collection dévoilera en septembre avec Au bord de la nuit, de Friedo Lampe, publié en 1933 en Allemagne et banni par les nazis lors de sa sortie. Confirmant son éclectisme, « Vintage » publiera en 2022 son premier auteur japonais, Shintar? Ishihara, pour La saison du soleil.

Culte : Le cas McKay

Il aura fallu 88 ans, et l'acharnement d'un passionné, pour exhumer Romance in Marseille, paru en France pour la première fois le 3 juin dernier. Achevée en 1933 par Claude McKay, figure de la renaissance de Harlem, l'œuvre raconte l'histoire de Lafala, un docker ouest-africain amputé des jambes après une traversée clandestine de l'Atlantique, qui retourne vivre dans l'ambiance bouillonnante de la Fosse, à Marseille. En 1999, découvrant l'auteur à travers son roman culte Banjo, le journaliste Armando Coxe se lance dans une enquête quasi policière en vue de lui consacrer une exposition, et tombe alors sur les premières traces de ce livre perdu. Ses recherches le mènent notamment au Schomburg Center à Harlem en 2008, où il découvre le texte sur un microfilm. Une fois le manuscrit en poche, par l'entremise de l'universitaire Richard Bradbury, Armando Coxe fait la tournée des éditeurs marseillais, essuyant rejets et moqueries, jusqu'à sa rencontre avec Renaud Boukh, fin 2016, qui vient de lancer Héliotropismes. « On partait de loin : il fallait s'assurer de l'authenticité du texte », se remémore l'éditeur. Première sur le coup, la maison est prise de court par Penguin qui publie le roman aux États-Unis dès février 2020. En France, où les œuvres de McKay sont tombées dans le domaine public en 2019, l'effervescence éditoriale se confirme. Héliotropismes s'apprête à réimprimer Romance in Marseille à 2 000 exemplaires après deux tirages à 1 000 copies, et travaille sur la réédition de son autobiographie, Un sacré bout de chemin. Best-seller lors de sa sortie américaine en 1928, Retour à Harlem paraîtra chez Nada éditions ce 29 octobre. C'est un autre éditeur parisien, Nouvelles éditions Place, qui publiera le 10 septembre Les brebis noires de Dieu, découvert en 2017.


Addictif : Blackwater, retour vers le feuilleton

Comment assurer la promotion d'un livre dont l'auteur est mort ? « On crée un environnement pour compenser ce problème », répond Dominique Bordes, fondateur des éditions Toussaint Louverture qui publient nombre de trésors oubliés. « Il y a une grosse préparation commerciale, médiatique, esthétique aussi », poursuit l'éditeur qui offre un exemple éclairant de ce travail avec la publication en six livres, à 8 euros chacun, de la saga Blackwater, signée par l'écrivain américain Michael McDowell (disparu en 1999). « Nous en sortirons un tous les quinze jours, d'avril à juin 2022, comme un épisode de série », précise-t-il, rappelant que la publication originale en 1983, aux États-Unis, s'était déjà faite sous forme de feuilleton. « J'aurais pu le publier en 1 000 pages, en faire un gros livre : mais pourquoi ne pas respecter le choix de l'auteur et l'adapter à notre époque en utilisant la tradition des feuilletonistes mixée à celle de Netflix ou HBO ? », soulève-t-il encore. « Ça fonctionne très bien car on va suivre les personnages de cette famille sur 50 ans, c'est une histoire très addictive, pleine de rebondissements, de cliffhangers », révèle l'éditeur. Blackwater offre en effet une plongée au cœur de la riche famille Caskey, en Alabama, de 1919 à 1959. Grâce à son mariage, une nouvelle arrivante mystérieuse rejoint le clan et semble partager un lien secret avec la rivière Blackwater... Soit un cocktail composé à « 97 % de saga familiale, et 3 % d'horreur ». Rien d'étonnant pour du McDowell, à qui l'on doit notamment le scénario de Beetlejuice, réalisé par Tim Burton.

Intersectionnel : De Sojourner Truth à Hannah Arendt, des figures féminines

Ain't I a Woman ? (Ne suis-je pas une femme ?), lançait Sojourner Truth, militante féministe et antiesclavagiste, dans un discours prononcé en 1851 à la Women's Convention de Akron, dans l'Ohio. Dans un recueil qui tire son titre de ce slogan, à paraître chez Payot le 8 septembre (4 000 ex.), Pap Ndiaye, spécialiste de l'histoire sociale des États-Unis, rassemble plusieurs interventions orales de l'abolitionniste afro-américaine. « Elle est très peu connue en France mais c'est une méga star outre-Atlantique », explique Christophe Guias, directeur littéraire de Payot, au sujet de cette oratrice, ancienne esclave, qui était illettrée. « Les réflexions sur l'intersectionnalité et le black feminism doivent beaucoup à cette femme incroyable qui était la première à relier les oppressions de classe, de race et de sexe », poursuit-il. L'éditeur découvre Sojourner Truth en lisant La pensée féministe noire, de Patricia Hill Colins, à paraître le 15 septembre dans « La Petite bibliothèque Payot » aux côtés de Qu'est-ce que l'intersectionnalité ?.

« Scientifiquement, la question de l'intersectionnalité a pris pied en France et politiquement, elle est devenue très prégnante : c'est un outil au même titre que le genre et le care pour décrypter notre société », plaide Christophe Guias. L'oratrice du XIXe siècle rejoint ainsi Hannah Arendt et Emma Goldman dans une petite série de poches qui rassemble, pour le moment, des figures féminines et des textes sur la liberté. Celle-ci accueillera le 6 octobre Il n'y a qu'un seul droit de l'homme, un inédit de Hannah Arendt.

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