Tour du monde des librairies

Cyclopédie 3 : Carrefour-Siloë à Abidjan, des livres à la tolérance

Entre nos deux cyclopédistes, Jean-Claude Tharandy, directeur de la librairie. - Photo cyclopédie

Cyclopédie 3 : Carrefour-Siloë à Abidjan, des livres à la tolérance

Après un passage par le Sénégal, Edouard Delbende et Charlélie Lecanu, les deux jeunes diplômés de l’ESCP dont Livres Hebdo parraine le tour du monde à vélo des librairies francophones, ont atteint la capitale de la Côte d’Ivoire où, à la librairie Carrefour-Siloë, au cœur de leur troisième chronique, le directeur, Jean-Claude Kouassi Tharandy, souligne la mission éducative du libraire.

J’achète l’article 1.5 €

Par Edouard Delbende ,
Charlélie Lecanu ,
Créé le 06.01.2017 à 00h00 ,
Mis à jour le 02.02.2017 à 14h41

"Dauphins sur tribord !" En trente secondes, tous les passagers sur le pont du Aline Sitoé Diatta se sont massés sur les garde-corps et poussent de grands cris à chaque apparition des mammifères gris qui s’amusent dans la vague du navire. Nous sommes le matin du 2 novembre, il fait déjà 30 °C et, après une traversée sans incident, le ferry qui assure la liaison Dakar-Ziguinchor en une nuit glisse dans l’embouchure du fleuve Casamance. Les berges, boisées et vierges de toute trace de vie humaine, nous évoquent des descriptions de Joseph Conrad. C’est pour vivre des matins comme celui-là que nous sommes partis, et nous nous félicitons intérieurement de notre décision de contourner la Gambie par la mer.

Sur les pistes de terre en Guinée-Conakry.- Photo CYCLOPÉDIE

Pourtant, la veille, c’est le cœur un peu lourd que nous regardions s’éloigner les lumières du port de Dakar. Nous avions passé un émouvant après-midi sur l’île de Gorée, où les jeunes Dakarois se baignent sans se préoccuper du poids de l’histoire qui pèse sur ce lieu, symbole du commerce triangulaire. Et Khady Ndiaye, de la librairie Athéna, nous a accordé un entretien passionnant au cours duquel elle nous a détaillé les efforts que l’équipe de direction déploie pour promouvoir la littérature africaine dans un contexte difficile pour la librairie.

Remontée du Casamance

Nous visons désormais Abidjan, à 2 400 kilomètres au sud-est. Pour relier les deux métropoles phares de l’Afrique francophone, le chemin le plus court passe par l’intérieur de la Guinée-Conakry. Par chance, c’est aussi le plus sûr. C’est donc vers la frontière guinéenne que nous fonçons depuis Ziguinchor. La remontée du fleuve Casamance, sur une route "financée par le Peuple américain" comme le rappelle tous les 30 kilomètres un immense panneau, a été inaugurée il y a peu, et c’est un véritable bonheur de filer sur du bitume lisse comme un miroir. Le contact avec les Casamançais est extrêmement naturel et le gîte jamais difficile à trouver.

Le paysage guinéen est beaucoup plus montagneux et le bitume n’existe encore bien souvent que dans les discours électoraux des hommes politiques. Très vite, nos mollets accusent le coup de devoir s’arrêter et repartir sans arrêt lorsque survient une portion trop accidentée. La chute qui menace au moindre dérapage mal contrôlé nous oblige à une épuisante concentration. Parfois, au détour d’un virage, surgit un taxi-brousse qui klaxonne joyeusement en nous voyant - presque toujours une vieille Peugeot 405 break bariolée, dont le chargement sur le toit dépasse en hauteur l’habitacle qui le supporte.

Les Etats-Unis de l’Afrique

La perspective de retrouver des routes dignes de ce nom nous presse jusqu’à la frontière de la Côte d’Ivoire. Après quinze jours sans électricité, nous avons hâte de découvrir le pays qu’un Guinéen nous a décrit avec des étoiles dans les yeux comme "les Etats-Unis de l’Afrique". De fait, la Côte d’Ivoire nous surprend dès la frontière par la modernité de ses réseaux routier et électrique. Ici, le mot "émergence" est sur toutes les lèvres. Abidjan, avec son quartier d’affaires situé sur une péninsule desservie par des ponts en permanence encombrés de taxis, a quelque chose de New York. Nous décidons d’y poser nos sacoches quelques jours, commençant par retrouver Jean-Claude Tharandy à la librairie Carrefour-Siloë, qu’il dirige depuis cinq ans.

Si la particule "Siloë" marque l’appartenance de l’enseigne au réseau de librairies catholiques du même nom, la première partie de son nom devient limpide lorsque nous atteignons le croisement des deux larges artères où elle s’est installée. La librairie étale sa large devanture au tout début du bruyant boulevard de France. A côté de sa porte d’entrée, on se presse devant les unes de journaux affichées par le grand kiosque, lui aussi étiqueté Carrefour-Siloë, pour s’enquérir des dernières actualités. Une fois poussées les deux portes vitrées couvertes d’affiches qui ne laissent rien entrevoir, s’ouvre un monde de joyeux contrastes où Cinquante nuances de Grey fait face à des statues de la Vierge et où les essais politiques pointus sur la crise ivoirienne répondent aux poupées Barbie du rayon jouets. L’étage est consacré exclusivement aux ouvrages universitaires et aux sciences humaines. Située non loin de la prestigieuse université Félix-Houphouët-Boigny et au cœur du quartier de Cocody qui abrite l’intelligentsia ivoirienne, la librairie fondée en 1965 est vite devenue le lieu d’approvisionnement privilégié des étudiants et enseignants. Elle se targue aujourd’hui d’être la première librairie universitaire de la ville.

On ne l’imagine pas au vu des nombreux clients qui flânent ce jour-là entre les rayons, mais cette librairie est une miraculée. Déjà, en 1999, raconte son directeur, Jean-Claude Tharandy, alors qu’elle parvient tout juste à se relever d’une période de difficultés financières, les émeutiers opposés au pouvoir en place la trouvent sur leur chemin et la réduisent en cendres. L’Eglise consent à de grands efforts pour la relancer et, en 2004, la nouvelle équipe de direction mise sur une grosse commande de manuels scolaires à destination des écoles françaises pour la remettre à flot. Las, cette même année, les manifestations anti-Français éclatent dans la capitale, contraignant les écoles à fermer. Incapable d’écouler son stock, la librairie se trouve paralysée. Ses dettes importantes l’empêchent de passer la moindre commande, et la question de fermer se pose à nouveau. Alors qu’on établissait déjà l’acte de décès de Carrefour-Siloë, la direction parvient in extremis à trouver un accord avec la Centrale de l’édition, en France, pour reconstituer peu à peu le fonds de la librairie tout en rééchelonnant ses dettes. Depuis ce jour, l’enseigne remonte "doucement mais sûrement" la pente, explique son directeur, grâce à une gestion "extrêmement scrupuleuse".

La condition de libraire

Aujourd’hui, même si une part de lui-même veille en permanence à ce que les comptes ne tombent jamais dans le rouge, Jean-Claude Tharandy peut se concentrer sur d’autres chantiers. Celui de la lutte pour améliorer la "condition de libraire" en Côte d’Ivoire est en bonne voie : la loi qui régule l’industrie du livre a enfin été votée et elle comporte de nombreuses réglementations favorables aux libraires. C’est maintenant l’ouverture de nouveaux points de vente qui est à son agenda. A Abidjan, mais aussi dans les régions plus reculées du pays, où les gens n’ont souvent pas accès au livre. Répondant à une population ivoirienne qui lit de plus en plus, Jean-Claude Tharandy y voit autant un moyen de continuer à renforcer la structure qu’il dirige qu’un geste dans la droite ligne de la mission du libraire, selon lui : "œuvrer pour l’éducation, premier pas vers la tolérance".

(1) Voir le précédent épisode de cette série dans LH 1107, du 25.11.2016, p. 22-23.

Les dernières
actualités