Le tour du monde des librairies

Cyclopédie 7 : Nam Phong, un vent de francophonie à Saigon

De g. à d. devant la librairie : Charlélie, Jacqueline, vendeuse, Colette Nguyen, Edouard et Khanh Nguyen. - Photo PHOTO CYCLOPÉDIE

Cyclopédie 7 : Nam Phong, un vent de francophonie à Saigon

Poursuivant leur tour du monde à vélo à la rencontre des libraires francophones, Charlélie Lecanu et Edouard Delbende, les deux jeunes diplômés d’ESCP Europe, ont rencontré à Saigon Khanh et Colette Nguyen, les fondateurs de la librairie Nam Phong.

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Par Edouard Delbende, Charlélie Lecanu,
Créé le 05.05.2017 à 00h00,
Mis à jour le 09.05.2017 à 10h26

Une journée et une nuit de vélo, 287 kilomètres. Bien sûr, tout aurait été plus facile si la pluie ne s’était pas invitée vers une heure du matin, alors que nous pédalions dans un silence religieux entre Ha Long et Hanoï. C’est donc exténués et trempés que nous atteignons enfin la capitale du pays de l’oncle Hô. Il était temps, car la grisaille persistante, le froid, l’humidité et la pollution, qui étaient notre lot quotidien depuis Hong Kong, commençaient à ternir durablement notre humeur. Mais le Vietnam promettait d’être différent, et c’est pourquoi nous étions tant pressés de l’atteindre.

De jeunes cyclistes rencontrés sur la route. - Photo CYCLOPÉDIE

Quelques jours à Hanoï suffirent pour nous remettre d’aplomb. Nous avons pris part aux festivités de la semaine de la Francophonie et nous nous sommes perdus dans le dédale de ses ruelles à la sérénité préservée. Mais déjà, il nous fallait repartir pour honorer à temps, quelque 1 700 km plus au sud, notre rendez-vous avec les libraires de Nam Phong, à Saigon (nom qu’on préférera à Hô Chi Minh-Ville, très peu utilisé par les Vietnamiens). En chemin, nous avons rendu hommage aux tombeaux des derniers empereurs à Hué, voyagé dans le temps dans la charmante Hôi An et profité d’une baignade méritée dans les eaux turquoise de la mer de Chine à Da Nang, après l’ascension du mythique col des Nuages. L’extrême diversité des paysages, la météo clémente et les sourires qui s’offraient à nous le long des routes nous ont tant plu que la mesure du temps nous a échappé, et qu’il nous a fallu mettre nos vélos à bord d’un train couchette le temps d’une nuit pour être à l’heure au rendez-vous.

Nam Phong

Adresse : Truong Dinh, quartier Bên Thành, district 1, Hô Chi Minh-Ville
Directeurs : Khanh et Colette Nguyen
Année de création : 2002
Chiffre d’affaires : 50 000 €
Surface de vente : 55 m2
Nombre de salariés : 3
Nombre de titres : 9 000

Touristes

C’est ainsi que nous débarquons en plein cœur de Saigon un brûlant matin d’avril et posons nos vélos devant la librairie Nam Phong, dont le rideau métallique vient à peine d’être levé. Ce qui frappe d’abord, en franchissant le seuil de Nam Phong, c’est le calme qui y règne. Dehors, la capitale économique du pays, au moins deux fois plus peuplée que sa rivale du Nord, poursuit son expansion vertigineuse dans un concert de marteaux-piqueurs et de klaxons. Au rez-de-chaussée d’une maison haute et étroite au cœur du district 1, épicentre du séisme permanent qui secoue la ville, Nam Phong réalise cependant l’exploit d’offrir à ceux qui y pénètrent un précieux moment de silence. Ceux qui viennent y trouver refuge sont avant tout des touristes de passage. Ils ont peu à peu supplanté les expatriés à mesure que la fréquentation touristique de la ville croissait, jusqu’à représenter aujourd’hui près de 65 % de la clientèle, selon Khanh Nguyen, fondateur du lieu.

Ingénieur dans le pétrole

Une vocation de libraire ? "Assurément pas", répliquent en chœur Khanh et son épouse, Colette. Khanh, septuagénaire fringant au regard malicieux, a œuvré toute sa vie comme ingénieur dans une grande compagnie pétrolière. C’est en 1996 qu’il a été envoyé au Vietnam, "terre de ses racines", alors que le pays commençait tout juste à s’ouvrir. Colette et lui ont mené grand train avant que l’heure de la retraite ne sonne et qu’il faille choisir entre "rester, ou retourner s’enterrer en Normandie", disent-ils, sous-entendant que le dilemme n’en était pas un.

Tombés amoureux de l’agitation frénétique de Saigon ("le bruit, c’est la vie", se plaisent-ils à répéter), ils décident donc de s’y établir durablement, mais avec une petite idée derrière la tête pour ne pas perdre leur attachement à la culture et à la langue française : monter une librairie.

Car, même s’il admet l’avoir occulté pendant sa vie professionnelle, l’ex-ingénieur a le livre dans le sang. Son grand-père était un intellectuel reconnu, fondateur d’une revue francophile intitulée Nam Phong (le vent du sud) et ministre à la cour de Bao Dai, dernier empereur du Vietnam. Khanh lui-même a grandi dans la librairie parisienne créée par son père pour assurer un moyen de subsistance à la famille après leur fuite du Vietnam en 1952. Grande lectrice depuis toujours, Colette accepte de le suivre dans l’aventure.

Le nom est trouvé, il ne leur manque que le savoir-faire. Qu’à cela ne tienne ! Leur ami l’écrivain Antoine Audouard les présente à la directrice export de Gallimard, qui les forme rapidement aux subtilités de la gestion des stocks en achat ferme et les aide à constituer le premier fonds de 1 800 titres. En novembre 2002, la librairie ouvre ses portes.

Les débuts sont loin d’être roses. Les livres ne se vendent qu’à raison d’une dizaine par semaine, et la rupture avec leur vie d’avant est brutale. Le pari de garantir un prix équivalent à celui pratiqué en métropole se révèle rapidement intenable. A Saigon, au début des années 2000, les loyers explosent et Nam Phong est contrainte de déménager à deux reprises tout en augmentant ses prix.

Mais Khanh et Colette tiennent bon, d’abord grâce aux bonnes relations entretenues avec les éditeurs qui leur assurent des remises correctes, mais aussi grâce au boom économique et touristique de la ville qui amène son lot de francophones en voyage ou expatriés. Peu à peu, Nam Phong atteint l’équilibre tout en parvenant à maintenir des tarifs décents. Khanh se targue aujourd’hui de vendre les livres en français les moins chers d’Asie (seulement 30 % plus cher qu’en métropole), mais il concède qu’il ne pourrait rentrer dans ses frais sans imputer une partie du loyer de la librairie à la petite société de conseil qu’il a gardée en parallèle. Mais peu importent les bénéfices, l’important selon eux est de garder leur indépendance - ils ne bénéficient de l’aide d’aucune structure publique - et de rester "dynamiques".

La censure du Parti

Dynamique, il vaut mieux l’être pour importer des livres dans un pays où persiste une censure pratiquée par le Parti communiste. La procédure pour faire approuver une commande d’ouvrages par le Département de la culture et des produits imprimés est longue et parfois absurde (pour faire approuver un livre censuré, il faut le présenter aux services compétents, sauf qu’il est interdit de le faire rentrer sur le territoire national). Khanh nous confie en riant que le monstre bureaucratique leur envoie même parfois des fonctionnaires dont la tâche est de rectifier à la main les cartes des guides touristiques en rayant le nom de la mer de Chine (qu’on appelle ici mer de l’Est) ou en rajoutant les îles Spratleys et Paracels revendiquées par le Vietnam, lorsqu’elles n’y figurent pas.

Cette administration têtue, les libraires ont appris à vivre avec et à ne pas la brusquer. Ils déplorent tout de même qu’elle les empêche de procéder à plus de trois commandes par an, avec ce que cela implique en termes de délais pour les clients qui ont besoin d’un ouvrage ou pour le suivi de l’actualité littéraire. Malgré les embûches, ils ne se voient pour le moment pas faire autre chose. On leur rétorque que cela ressemble tout de même à une forme de vocation. "Si vous le dites", répondent-ils en se lançant un regard complice.


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