Dans les salons feutrés du restaurant Lapérouse, au cœur du VIe arrondissement de Paris, les verres tintent sous la lumière tamisée. Les clients poursuivent la soirée sans se douter que, quelque part, dans une petite salle nichée au sous-sol de l’établissement, des voix s’élèvent, habitées par le goût de la poésie.
C’est là, à l’écart de l’effervescence, que ce jeudi 19 mars le jury du prix Sirène-Lapérouse s’est réuni pour déterminer les trois finalistes de sa deuxième édition. Livres Hebdo a suivi ces délibérations en coulisses. Doté de 3 000 euros, le prix offre également une invitation à dîner dans un salon privé de la célèbre maison, hôte et soutien de la distinction.
Un jeune de poésie contemporaine
Créé l’an dernier, ce jeune prix récompense une œuvre de poésie contemporaine. Il tire son nom d’un poème d’André Breton, « Est-ce bien la chanson des sirènes ? », extrait de Poisson soluble (Gallimard, 1924).
À l’origine de cette initiative, l'écrivain et homme d'affaires David Frèche, président du prix, rappelle le constat fondateur : « Je constatais qu’il existe de très nombreux prix littéraires, près de 2 000, mais finalement assez peu consacrés à la poésie. Nous avons donc décidé de créer un prix dédié à ce genre. »
Dans le même esprit, la composition du jury a été pensée pour refléter une grande diversité de sensibilités : « L’idée était d’avoir un esprit très organique et des personnes passionnées de poésie. C’est pourquoi il rassemble des profils variés : des lauréats de prix littéraires, des mécènes d’art contemporain, des auteurs, des poètes, des acteurs ou encore des photographes. Tous ont en commun une sensibilité à la créativité et à la liberté », précise-t-il.
Le jury est composé du président David Frèche, de la présidente Vanessa Trigano, d'Émilie Patou, de Tahar Ben Jalloun, Antoine Caro, Carole Chrétiennot, Guillaume Houzé, Lara Micheli, Patrick Mille, et Thibault de Montaigu.
Dans les coulisses du choix
Une fois les présentations achevées, le débat peut commencer. À l’autre bout de la table, le président ouvre les échanges en remerciant les jurés, saluant une sélection « d’une qualité particulière », composée de huit ouvrages qui se distinguent chacun par « une singularité, une voix différente », souligne l'homme d'affaires et collectionneur Guillaume Houzé.
Très vite, la discussion s’anime. Les jurés prennent tour à tour la parole, reviennent sur les textes et élargissent parfois leurs propos à des réflexions plus larges sur la poésie elle-même. Certains confient avoir tout relu la veille, incapables de trancher, soucieux de ne laisser échapper aucune nuance.
Au fil des échanges, les interrogations se multiplient : la poésie doit-elle déranger ? Est-elle faite pour raconter ? Doit-elle passer par l’oralité pour exister pleinement ? Et, au fond, qu’est-ce qui fait poésie ?
Autant de questions qui appellent des réponses contrastées, souvent traversées d’émotions et de convictions. Il suffit parfois d’un argument pour faire vaciller une préférence. Les lectures de poèmes s’enchaînent, les éloges fusent : le choix s’annonce ardu. Un constat s’impose pourtant, partagé par tous : il est toujours aussi difficile d’expliquer pourquoi certains poèmes nous touchent plus que d’autres. Guillaume Houzé le souligne.
Lorsque le temps du débat s’achève, vient celui, plus secret, du vote.
Les quatre finalistes
- Glaciers, Bruno Doucey (Bruno Doucey)
- Des Lances entre les phalanges, Clara Ysé (Seghers)
- Paons, James Noël (Au diable vauvert)
- La nuit quand je te gratte le dos, François Bétremieux (Le Castor Astral)
Sélection prix Sirène Lapérouse 2026- Photo JULIE ILTIS
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Les mots de certains jurés
Une fois le vote établi, la présidente du jury, Vanessa Trigano, Art advisor également fondatrice du prix de la Ponche, souligne ce qui fait la singularité de cette liste : « Notre dernière sélection, ce sont vraiment des livres qui nous ont touchés. Ce sont des œuvres qui aident à vivre. Le lauréat qui sera révélé mardi 24 mars a été choisi à l’unanimité. »
Le jury précise qu'Antoine Caro n'a pas participé au vote concernant Clara Ysé dont le recueil est édité par Seghers, la maison qu'il dirige.
Dans le même esprit, Guillaume Houzé rappelle : « Ces quatre ouvrages nous ont particulièrement touchés. Bien sûr, chacun a ses coups de cœur et les défend, comme dans tout prix. Puis, parfois, quelque chose se produit : un coup de cœur collectif émerge. »
Émilie Patou, qui dirige la communication de La Pérouse et à ouvert l'établissement aux arts et à la littérature, revient ensuite sur la richesse des textes retenus : « Chez Clara Ysé, on retrouve une dimension très charnelle du rapport amoureux, qui se transforme chez François Bétremieux. Dans Glacier, il y a une urgence écologique, portée de manière profondément poétique : il a ce don de nous ramener aux éléments, avec justesse. Quant à James Noël, il explore encore autre chose : une forme d’ultra-violence, où le sordide relègue tout le reste au second plan. »
Pour Carole Chrétiennot, la poésie s’inscrit dans une urgence : « Le monde va mal, sauvons les poètes. Je crois qu’il faut agir en ce sens, qu’il faut sauver la poésie et ceux qui la portent. Il y a 31 ans, avec Frédéric Beigbeder, nous avons créé le prix de Flore, puis quelques années plus tard le prix de la Closerie. Je crois que les prix littéraires ont un rôle à jouer : la poésie peut sauver le monde. »
En clôture des échanges, Tahar Ben Jelloun, rappelle enfin l’essence même de cet engagement : « La poésie a besoin qu’on l’aime, qu’on la fasse connaître, qu’on en parle, car c’est ce qui sauvera le monde » affirme également le prix Goncourt 1987, avant de conclure : « C’est la quintessence de l’âme humaine, ce qu’il y a de meilleur. »