Alors que la 57ᵉ édition de la Foire internationale du livre du Caire, du 22 janvier au 3 février, bat son plein, le stand de la chaîne de librairies Diwan et de la maison d’édition Diwan Publishing y suscite l’intérêt bien particulier des lecteurs francophones. Il y a de quoi : 30 titres de la collection Folio de Gallimard y sont proposés aux visiteurs. Leur particularité ? ils n’ont pas été importés, mais imprimés localement, en Égypte, par Diwan dans le cadre d’un partenariat unique avec les éditions Gallimard.
Cette initiative qui permet de proposer des livres en français à un prix adapté aux conditions du marché égyptien a mobilisé de nombreux acteurs. Côté égyptien, Brigitte Boulad, qui s’occupe du développement culturel pour Diwan, ainsi que des livres en français, et Layal Al-Rustom, co-directrice de la maison d’édition, ont travaillé avec l’Institut Français du Caire qui a facilité l’échange avec Gallimard. Ce dernier comprenait Anne Assous, directrice de Folio, Franck Perrussel en charge des cessions de droits du français vers le français chez Gallimard (aujourd’hui à la retraite et remplacé par Solenne Carer) et Kamel Yahia, directeur export du groupe Madrigall.
Le prix des livres en français est devenu inabordable pour les lecteurs
Le marché égyptien, autrefois très intéressant pour l’export, reste le plus important du monde arabe, mais il est « freiné par le prix », déplore Kamel Yahia. Depuis la révolution de 2011, l’effondrement de l’économie et la dévaluation de la livre égyptienne, la Compagnie française d’assurance pour le commerce extérieur (Coface) a cessé de garantir les exportations de livres vers l’Égypte. Non seulement il est devenu risqué pour les librairies spécialisées de se fournir en livres, mais le prix des livres en français est devenu inabordable pour les lecteurs.
Ahmed Abdelaziz, gérant de la librairie Diwan à Zamalek, au Caire- Photo OSPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
Alors même que le nombre de francophones en Égypte est estimé entre 3 et 4 millions de personnes sur une population totale de plus de 109 millions et qu’il existe une cinquantaine d’écoles françaises dans le pays. « Cela veut dire que chaque année, 5 000 élèves passent leur bac en français, » souligne Layal Al-Rustom.
« On a beau être une niche, notre niche est très grande », plaisante Brigitte Boulad. En 2024, elle s’est entretenue avec le directeur de l’Institut français d’Égypte, David Sadoulet, avec le souhait de faire venir des livres français en Égypte. L’idée d’imprimer localement s’est vite imposée : « Le coût principal réside dans l’expédition et la conversion du prix de l’euro en livres égyptiennes, une monnaie fluctuante. De plus, si les livres ne se vendent pas, il faut aussi assumer le coût de leur renvoi », précise Layal Al-Rustom. « Il ne s’agit pas d’une exportation, mais plutôt d’une localisation éditoriale », complète Kamel Yahia, chez Madrigall.
Accord d'impression et de distribution
Sa collègue de Folio Anne Assous s’est de son côté montrée attentive à la maîtrise par Diwan de toute la chaîne de production, en particulier s’agissant de la protection contre le piratage informatique des fichiers envoyés, mais aussi de la qualité de l’impression. Elle compare volontiers l’expérience à un « saut dans le vide ». « Mais aujourd’hui on est ravis. Il est précieux d’avoir des partenaires comme Diwan », se réjouit-elle.
Gallimard et Diwan sont liés par un « accord d’impression et de distribution pour l’Égypte », précise Layal Al-Rustom. À ce jour, 1 000 exemplaires de chacun des 30 titres Folio ont été imprimés. Une fois les tirages écoulés, un autre accord sera négocié.
Les œuvres retenues comprennent des titres classiques et contemporains de la littérature française tels que Voltaire, Romain Gary, Simone de Beauvoir, Annie Ernaux, Nathacha Appanah ou Marie Ndiaye. Pour les choisir, Diwan a créé un comité composé de professeurs d’université et de lycée, dont faisait partie Brigitte Boulad, docteure en littérature française. Après plusieurs allers-retours entre l’Institut Français et Anne Assous, les 30 titres ont été retenus parmi une première sélection de 80. Les livres imprimés en Égypte sont vendus entre 3 et 10 euros.
La collection a été lancée fin octobre, et il est encore trop tôt pour évaluer des chiffres de ventes, mais Layal Al-Rustom, espère que d’ici trois ans, Diwan pourra autofinancer l’opération. Celle-ci a dans un premier temps bénéficié des aides du ministère de la Culture.
Bientôt de nouvelles collaborations ?
Les librairies Diwan (une douzaine en Égypte), déjà très actives avec des évènements destinés aux lecteurs, ont créé un club de lecture autour de la collection. De leur côté, les éditions Diwan ont commencé à vendre la collection à des écoles et bibliothèques.
Si Diwan a déjà monté des partenariats ou coéditions avec des maisons libanaises ou égyptiennes, l’opération est une première pour Gallimard. Anne Assous et Kamel Yahia se disent ouverts à d’autres collaborations si un partenaire local se manifeste avec les éléments nécessaires. Kamel Yahia dit explorer d’autre possibilités en Afrique. Il mène un projet en Algérie encore en phase de tests pour une impression à la demande avec un partenaire libraire et distributeur.
Le projet avec Diwan « illustre une nouvelle façon de penser à l’export, conclut Kamel Yahia. L’exportation, ce n’est pas juste une question de volume, c’est aussi une question culturelle, notre activité n’a pas de sens sans le libraire et le lecteur. »
Diwan Publishing travaille également avec le programme de l’IF Livres des deux rives en développant la traduction d’auteurs arabes vers le français. Deux livres sont en production dont un sur Oum Kalthoum de Hassan Abdel-Mawgoud, traduit par Hani Hanna, et un roman graphique inspiré de Miramar de Naguib Mahfouz traduit par Victor Salama.

