"Découvertes Gallimard", le savoir en images | Livres Hebdo

Par Claude Combet, le 11.05.2018 (mis à jour le 18.05.2018 à 11h18) Six collections qui ont marqué l’édition/5

"Découvertes Gallimard", le savoir en images

Photo OLIVIER DION

En 1986, Pierre Marchand, fondateur de Gallimard Jeunesse, imagine "Découvertes", la première encyclopédie illustrée au format poche. Le concept inédit, inspiré de la presse magazine, fait un tabac en France comme à l’international. Cinquième volet de notre série sur six collections qui ont marqué l’histoire de l’édition française.

Au milieu des années 1980, l’inventeur de génie Pierre Marchand, fondateur de Gallimard Jeunesse, a une nouvelle idée pour les juniors: des petites encyclopédies de poche, entièrement illustrées en couleurs, à bas prix. Le projet est ambitieux et nécessite des fonds. Le succès de la collection de fiction jeunesse "Un livre dont vous êtes le héros" va lui apporter les moyens financiers dont il a besoin. Il lance en 1986 "Découvertes", s’appuyant sur "Découverte cadet" et "Découverte benjamin", créées en 1983 et en 1984. "Pierre Marchand a eu le même génie pour "Découvertes" que pour les guides de voyage lancés en 1989 : un sens de la culture générale et de la transmission du savoir", déclare Line Karoubi, directrice du livre illustré chez Gallimard.

La grande nouveauté réside dans le rapport texte-image, inspiré de la presse magazine, avec plusieurs niveaux de lecture. Les illustrations ne sont pas redondantes par rapport au texte et les légendes apportent des informations supplémentaires. "On n’a jamais vu autant de choses entre la première et la dernière page d’un livre", disait le slogan. Pierre Marchand vient du magazine Voiles et voiliers. Il insuffle au projet une énergie similaire à celle de la presse. Chaque volume est conçu comme un journal: le texte, l’iconographie, les légendes.

Japon et Corée en tête

Alors qu’Internet et son flux d’images n’existent pas, chaque volume comporte plus de 200 illustrations en couleurs. Les auteurs sont des universitaires, des chercheurs, des directeurs de musée ou des commissaires d’expositions. Ils sont quelque peu décontenancés de devoir composer un ouvrage de 130 pages avec une équipe de graphistes et d’iconographes. Beaucoup d’auteurs de renom finissent par se plier à l’exercice puisqu’on trouve au catalogue Pascal Bonafoux, Régine Pernoud, Odon Vallet, Jean-Christophe Rufin, Françoise Cachin, Hubert Védrine. "C’était un bonheur de travailler avec de grands auteurs comme Jerphagnon et Vercoutter. Certains d’entre eux étaient de très jeunes historiens qui ont eu ensuite une belle carrière comme Quentin Bajac, auteur de L’image révélée, qui est aujourd’hui conservateur au Moma, chargé de l’histoire de la photographie", souligne Elisabeth de Farcy, qui a veillé sur la collection depuis sa création en 1986 jusqu’en 2013.

Achetée finalement par les adultes, la collection touche le grand public. Les premiers tirages de 25 000 exemplaires sont épuisés à toute vitesse. Les ventes du premier mois ont été telles que le directeur commercial, qui avait misé sur un démarrage lent, perd son pari et invite l’équipe à déjeuner à La Tour d’argent. Le concept est inédit aussi dans le monde et séduit dès son lancement les éditeurs étrangers. La collection a eu pour un nombre de livres et des durées différents 25 coéditeurs, dont Abrams aux Etats-Unis et Thames and Hudson au Royaume-Uni, ce qui permet de rentabiliser très rapidement les titres. Elle dépasse les 12 millions de volumes vendus dans le monde (hors de la France), les plus gros vendeurs étant le Japon et la Corée. Chez les concurrents, la collection fait des émules. On voit naître, les années suivantes, les "ABCdaires" de Flammarion et les "Poche couleur" (ACR) aujourd’hui disparus.

Les titres les plus vendus

1. L’écriture, mémoire des hommes de Georges Jean (1987): 207 000 ventes

2. A la recherche de l’Egypte oubliée de Jean Vercoutter (1986): 192 719 ventes

3. Van Gogh, le soleil en face de Pascal Bonafoux (1987): 138 000 ventes

L’auteur qui ne voulait pas d’argent

Chargé d’écrire Le rêve cistercien, l’historien et archéologue Léon Pressouyre, une fois le contrat en main, panique: il n’est pas question d’illustrer le sujet, encore moins de toucher de l’argent, les deux principes vont à l’encontre des règles de l’ordre cistercien. Il faudra toute la diplomatie d’Elisabeth de Farcy pour le convaincre d’accepter le principe de la collection… et des droits d’auteur qui serviront à la restauration de l’abbaye qu’il soutient.

Au total, 602 titres sont parus en "Découvertes", signés par 502 auteurs. Quinze millions de volumes ont été vendus depuis le premier titre, A la recherche de l’Egypte oubliée, dans tous les domaines: l’histoire, l’archéologie, la littérature, la musique, la peinture, l’architecture, la danse, la religion. "Les moins attendus chez Gallimard comme La franc-maçonnerie (plus de 100 000 ventes), Mahomet (125 000 ventes), La sagesse du Bouddha, ou difficiles comme Gustave Moreau, Che Guevara et Mélancolie qui a accompagné l’exposition éponyme (35 000 ventes) se sont bien vendus", précise Elisabeth de Farcy.

Le procédé de l’"octavius"

"Découvertes" connaît aussi au sein de Gallimard de nombreuses déclinaisons, pour tous les âges et sur tous les thèmes. Une autre histoire des religions, Une autre histoire de l’espace et Une autre histoire du XXe siècle voient le jour. En 1988 naissent "Les yeux de la découverte" avec la maison britannique Dorling Kindersley, puis "Mes premières découvertes" en 1989 qui innovent avec des transparents imprimés recto verso. D’autres essais sont abandonnés comme les grands albums et les "Preuves d’artiste". En 1999, alors que Pierre Marchand part pour Hachette et que la collection est rattachée directement à Gallimard et non plus à Gallimard Jeunesse, "Découvertes" invente, avec l’imprimerie italienne Zanardi, un procédé breveté: l’"octavius", une page qui se déplie à l’horizontale ou à la verticale. Il est encore utilisé pour la collection "Cartoville" née en 2002, et dans les hors-séries "Découvertes" (81 titres au catalogue). Ceux-ci sont toujours publiés, au rythme de six nouveautés par an, sous une nouvelle maquette et baptisés "Carnet d’expo", en liaison avec les grandes expositions.

Aujourd’hui, "Découvertes" n’est plus alimentée. "La collection ne correspond plus à la façon dont les gens se documentent aujourd’hui", estime Line Karoubi. L’existence de Wikipédia, celle d’une offre illustrée à petits prix du type Taschen, de hors-séries des magazines pour les grandes expositions, ont eu raison de la collection qui a publié sa dernière nouveauté, Pissarro, en 2012. "Au bout de 600 titres, tous les sujets ont été traités et la collection perdait un quart de son volume de ventes chaque année", précise Line Kiroubi. Cependant, "Découvertes" est toujours exploitée avec des réimpressions régulières d’une centaine de titres comme Angkor, New York, La franc-maçonnerie, Che Guevara, Marcel Proust, Albert Camus. Chaque année, dix à quinze titres sont remis à l’office, en fonction de l’actualité et des grandes expositions, comme Gauguin, Delacroix, Mai 68, Malevitch ou Miró, qui sera mis en vente en septembre à l’occasion de l’exposition au Grand Palais, qui débutera le 3 octobre.

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