Quarante ans d’édition, c’est à la fois court à l’échelle de l’histoire du livre et énorme dans le paysage de bande dessinée francophone. C’est ce voyage dans le temps et dans la ligne d’une maison que propose l’exposition « L’aventure éditoriale - Delcourt, 40 ans au rythme du 9e art », installée à la Cité internationale de la bande dessinée et de l’image d’Angoulême, jusqu’au 15 novembre.
« À travers l’histoire des éditions Delcourt, nous proposons un parcours dans 40 ans de l’histoire de la bande dessinée, avec l’arrivée, aux côtés des grandes séries franco-belges, du manga, de la jeunesse, des documentaires, en même temps que la féminisation du secteur », résume, enthousiaste, le co-commissaire Victor Macé de Lépinay. Pour illustrer, voici quelques noms d’artistes incontournables de la bande dessinée mondiale publiés par Delcourt, dont des planches originales sont accrochées : Winsor McCay, Jacques Tardi, Osamu Tezuka, André Juillard, Chloé Cruchaudet, Lorenzo Mattotti, Chris Ware, Marion Montaigne, Mike Mignola ou Jérémie Moreau…
L’atelier Lucie Lom a imaginé une scénographie qui figure le déploiement des éditions Delcourt dans différentes directions- Photo BRPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
Scénographiée par l’atelier Lucie Lom, et plus précisément Élisa Fache et Marc-Antoine Mathieu – également auteur phare du catalogue Delcourt –, l’exposition démarre sagement par une présentation du fondateur. Guy Delcourt, jeune journaliste des années 1980, est fasciné par la bande dessinée et ses créateurs depuis une mémorable séance de dédicaces au Furet du Nord de Lille, où il croise André Franquin, Hugo Pratt, Uderzo et Hergé. Rédacteur en chef éphémère de Pilote durant ses derniers mois de publication – « Je l’ai emporté dans la tombe ! », glisse-t-il de son habituel ton espiègle –, il lance sa propre maison avec des auteurs repérés au journal, Olivier Vatine et Thierry Cailleteau, qui créeront la série culte Aquablue.
Catalogue novateur
Puis, le flair de Guy Delcourt le conduit à l’école des beaux-arts d’Angoulême, où il dénichera les grands talents d’une génération : Mazan, Claire Wendling, Turf… « Je voulais ouvrir le champ de la BD qui était encore un peu restreint, et donner leur chance à de jeunes pousses », se souvient le dirigeant de 67 ans. Avec ces nouvelles signatures, mais aussi un album sur des chansons de Renaud qui cartonne – plus de 100 000 exemplaires vendus à une époque où ce genre de projet est totalement inédit –, un catalogue novateur est né.
Et c’est bien le cœur de ce catalogue qui est mis en avant dans l’exposition, avec un choix mesuré d’originaux : quelque 150 planches, mais aussi des carnets et recherches, principalement prêtés par les auteurs eux-mêmes, mais aussi des collectionneurs (dont Michel-Edouard Leclerc) et des galeries (Barbier, Maghen…).
Récemment lauréat du Grand Prix de la critique pour « Les Sentiers d’Anahuac », Jean Dytar montre quelques documents de travail- Photo BRPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
Ces œuvres et documents se déploient dans une mise en scène où le décor en noir et blanc se déplie lui-même, en couloirs ou en volutes au plafond, pour figurer l’éclosion permanente et l’essor de multiples univers, où les grandes sagas de genre initiales partent à la rencontre d’autres arts comme la musique ou la littérature, d’autres territoires (Japon, États-Unis, Corée…), d’autres formes et publics. « Il y a 30 ans, le Musée du Papier d’Angoulême exposait "La Fabrique Delcourt", pour le dixième anniversaire de la maison, rappelle la co-commissaire Cathia Engelbach. C’était le temps de l’artisanat. Aujourd’hui, nous racontons une aventure, un mouvement vers l’avenir. »
Les créations d'abord
Dans l’exposition, ce mouvement est clairement focalisé sur les créatrices et créateurs passés par la maison – dont les 5 178 noms sont inscrits dans le vestibule –, et non sur la figure du fondateur ou les enjeux industriels du groupe, qui a récemment été racheté par Editis.
Des cases peintes pour la série Fritz Haber, par David Vandermeulen- Photo BRPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
Les adaptations de ses univers à l’écran, ses mouvements de croissance externe, sa diversification vers la littérature ou l’album jeunesse, ses nombreux prix glanés en festival, ses expérimentations de collections ou de plateforme de webtoon, toute cette partie de l’aventure disparaît sous les traits de plume et de crayon, ou les écrans pour les créations numériques, des artistes. L’objet livre aussi se fait discret, même s’il est présent dans une grande vitrine dédiée à l’international, et dans la bibliothèque cosy à la sortie de l’exposition.
De ces choix forts, de la sélection pertinente des œuvres présentées et de la scénographie audacieuse sans être écrasante, il ressort une aventure créative impressionnante, exigeante et variée, qui aura marqué la bande dessinée au tournant du XXIe siècle, et au-delà.



